L'Arabie Saoudite à la France saison 2 : ODAS, toujours khalass ! (2/3)

Quand Ryad veut que la société ODAS soit liquidée, Paris fait de la résistance. La relation bilatérale en matière d'armement est en panne entre la France et l'Arabie Saoudite.
Michel Cabirol
(Crédits : Latribune)

ODAS, khalass (Ça suffit en arabe). Pour la seconde fois en deux ans environ, l'Arabie Saoudite dit stop à la France. Ryad ne veut plus travailler avec ODAS, qui représente les intérêts des groupes français dans le Royaume et qui gère actuellement une kyrielle de contrats en cours d'exécution. L'Arabie Saoudite a d'ailleurs récemment nommé un officier saoudien pour jouer le rôle de liquidateur, selon nos informations. Un nouveau coup de semonce définitif (?) de Ryad vis-à-vis de Paris, qui avait pourtant déjà reçu il y deux ans un courrier très explicite de la part du prince-héritier Mohammed bin Salman bin Abdul Aziz, dit "MBS".

"Le ministère saoudien de la Défense fait part de son désir de mettre fin à toute relation avec la société française ODAS", était-il écrit dans ce courrier daté du 13 novembre 2015 et dont La Tribune s'était procuré une copie. Il avait été adressé à l'époque au ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, et était signé par MBS, qui n'était alors que vice prince héritier et ministre de la Défense.

En dépit de ce courrier très clair, la France n'a rien fait ou presque pendant près de deux ans, se lamentaient depuis, la plupart des acteurs concernés, régulièrement interrogés par La Tribune. Jusqu'à l'arrivée de Florence Parly à la tête du ministère des Armées, qui a envoyé un courrier le 26 septembre au prince-héritier et dont La Tribune s'est procuré une copie. Mais visiblement cette lettre est arrivée trop tard, beaucoup trop tard à Ryad, qui attendait, à raison, une réponse plus rapide de la France. En outre, de l'aveu de la plupart des acteurs de ce dossier, ce courrier est "à côté de la plaque".

Bref, la France est hors sujet, surtout par rapport aux enjeux du moment en Arabie Saoudite. Cela fait trois ans que la relation bilatérale dans le domaine de l'armement est en panne sèche... En 2015 et 2016, l'Arabie Saoudite n'a commandé à la France que 193,5 millions et 764 millions d'euros de matériels militaires. Bien loin des ventes de 2013 (1,9 milliard) et de 2014 (3,6 milliards).

Un courrier qui ne répond pas aux demandes saoudiennes

Que dit ce courrier? Il informe Mohammed bin Salman bin Abdul Aziz qu'une "nouvelle gouvernance de la société ODAS a récemment été mise en place, afin d'opérer un changement profond de stratégie au sein de cette société, qui est toujours en charge de plusieurs contrats avec le Royaume". Ce n'est pas du tout ce que demandait MBS. Dans le courrier adressé à Paris, Ryad souhaitait que dorénavant toutes les négociations ainsi que la signature des contrats "se déroulent directement entre le ministère saoudien de la Défense et les sociétés françaises". En outre, les Saoudiens réclamaient que la France garantisse "ces contrats techniquement et juridiquement par l'intermédiaire de la direction générale de l'armement (DGA)".

On est donc loin, très loin des demandes saoudiennes ... Même si Florence Parly estime dans son courrier que "l'ensemble de ces mesures a pour objectif d'établir de nouveaux modes de travail, plus solides et plus dynamiques, afin de construire ensemble des projets stratégiques pour le renforcement de la sécurité du Royaume d'Arabie Saoudite". Elle écrit également avoir demandé au PDG d'ODAS, l'ingénieur général de l'armement Daniel Argenson, "de venir se présenter (...) dans le courant du mois d'octobre". Il attend d'ailleurs toujours sa convocation du palais. Et la ministre des Armées de conclure, que ces initiatives de la France "permettront de témoigner à votre altesse tout le sérieux avec lequel nous avons souhaité traiter les attentes formulées en 2015".

Refonder les relations franco-saoudiennes

Mais de l'avis de nombreux spécialistes des relations franco-saoudiennes, ce courrier, qui aurait été inspiré par la DGA, a totalement manqué son objectif. "Il n'aurait pas dû être envoyé", explique-t-on à La Tribune. Certains le pensent à la limite vexant pour Mohammed bin Salman bin Abdul Aziz, dont l'influence a encore plus augmenté après avoir été désigné prince héritier. Preuve de cette influence renforcée, l'Arabie Saoudite change et change très vite. MBS a ainsi nommé un Allemand, Andreas Schwer, jusqu'ici directeur international de Rheinmetall à la tête de la Saudi Arabia Military Industries (SAMI), l'entreprise d'armement saoudienne créée pour constituer une industrie de défense.

Pour refonder la relation bilatérale entre Paris et Ryad, actuellement au plus bas dans le domaine de l'armement, la DGA plaide pour des contrat d'État à État, via la signature d'un accord intergouvernemental (AIG) mais Bercy reste réticent à engager la garantie de l'État français dans ce type d'accords commerciaux. En outre, la France a tout intérêt à conserver le savoir-faire et l'expérience acquis par ODAS car "aucun autre industriel n'a cette compréhension" de l'Arabie Saoudite, souligne un observateur. Cela permettrait de relancer les relations entre la France et l'Arabie Saoudite.

D'autant que, constate un expert de l'Arabie Saoudite, "nous sommes sur le bas côté en Arabie Saoudite, les Saoudiens ne nous attendent pas et avancent avec les Russes, les Chinois, les Coréens et les autres...Ce n'est plus le cas non plus des Espagnols, qui ont gâché une occasion en or en Arabie Saoudite. Ryad, qui souhaitait acheter cinq corvettes espagnoles pour sa flotte de l'ouest - bastion français -, n'a pas du tout apprécié de voir son accord soumis à nouveau à l'approbation du Parlement espagnol. Résultat, Madrid est désormais hors course. Ce qui constitue l'une des rares bonnes nouvelles pour la France...

 Que fait-on des contrats en cours

Avec la décision saoudienne de liquider ODAS, cette entité va agir comme une structure de défaisance en gérant bien au-delà de 2020, l'exécution en cours des contrats signés entre Paris et Ryad. En effet, le prince héritier Mohammed bin Salman avait précisé dans son courrier de novembre 2015, que la décision de rayer ODAS de la carte "n'affectera pas l'achèvement des contrats signés avec la société concernée".

C'est le cas notamment des quatre contrats signés par ODAS : un contrat de soutien avec fourniture de pièces de rechange et assistance technique pour la flotte de l'Ouest mis en vigueur en 2011 (programme AMWAJ), les programmes de modernisation des frégates Sawari 1 signé en 2013 (contrat LEX) et des frégates Sawari 2 (contrat ERAV) et, enfin, le contrat Donas (3 milliards de dollars), signé en 2014 et rebaptisé Saudi-French Military Contract (SFMC). L'actionnariat d'ODAS rassemble, aux côtés de l'État français (34%), une dizaine de grandes entreprises, dont Airbus, MBDA France, Thales, Naval Group, Nexter Systems, Calyon, Dassault Aviation, Renault Trucks Defense. La société aurait dans son carnet de commandes un volume de contrats pesant entre 4 et 5 milliards. Soit environ six ans d'activité.

Michel Cabirol

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Commentaires 11
à écrit le 06/12/2017 à 9:07
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facilitez la sortie de chez - nous a ces gens on a d'autres clients

à écrit le 06/12/2017 à 0:00
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Florence Parly n'a pas su répondre à l'AS, car elle n'avait pas pris la peine de lire leur courrier. Donc, sans surprise, elle est à coté de la plaque ! Si l'ODAS ne sert à rien, les Saoudiens ont raison de vouloir éviter cette intermédiation, et ...

à écrit le 05/12/2017 à 18:52
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Etrange cette résistance française vis à vis d'un tel client potentiel

à écrit le 05/12/2017 à 17:11
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les saoudiens comme d'ailleurs leurs voisins veulent traiter directement avec les industriels français et le Ministère de la Défense : tous les contrats signés avec succès par Le Drian le prouvent. Ils ne veulent plus voir toute cette bande d'officin...

à écrit le 05/12/2017 à 14:41
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BMS a lancé une partie d' échecs avec la France....Les houtis au Yémen se requinquent, l' Ei va se rapprocher de Ryad, ils n' ont plus grand chose à faire en Syrie et en Irak... Mohamed perd pied, s' il relance la France ce n' est pas par amour le c...

à écrit le 05/12/2017 à 11:19
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ODAS sert-elle si bien les Thalès, Naval et Nexter si elle leur fait tout perdre? Pourquoi cette société survit elle au pragmatisme face aux besoins clairs du client? Parce qu'elle fricote trop avec des saoudiens influents mais peu copains avec ...

à écrit le 05/12/2017 à 11:01
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Et si on réussissait a vendre nos babioles a des pays civilisés ? Ah pardon ils n'en veulent pas...

à écrit le 05/12/2017 à 10:31
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Citation : "aucun autre industriel n'a cette compréhension" de l'Arabie Saoudite". Cette phrase m'a bien fait rire. Ils ont tellement bien compris l'Arabie qu'ils s'en font jeter... Est-ce vraiment une "compréhension" indispensable pour faire des aff...

à écrit le 05/12/2017 à 8:42
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"Résultat, Madrid est désormais hors course. Ce qui constitue l'une des rares bonnes nouvelles pour la France..." Ah l'europe, main dans la main 27 pays qui avancent ensemble dans la même direction, solidaires, unis, parlant d'une seule voix, prê...

le 05/12/2017 à 14:34
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Nous devrions cesser d'acheter la moindre goutte de pétrole aux saoudiens et nous tourner vers l'Iran. J'en suis même a me demander si en matière de démocratie l'Iran n'est pas un pays plus respectable que l'Arabie Saoudite.

le 06/12/2017 à 10:02
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"J'en suis même a me demander si en matière de démocratie l'Iran n'est pas un pays plus respectable que l'Arabie Saoudite. " "Respectable" il ne faut pas exagérer maintenant il est évident qu'en Iran les citoyens de tous niveaux sociaux ont l'air...

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