En matière d'accès à l'espace, l'Europe est confrontée à court terme à une rupture de l'offre entre le dernier lancement d'Ariane 5 et le vol inaugural d'Ariane 6. A plus long terme, certains nouveaux acteurs, à l'image d'Isar Aerospace, souhaitent plus de concurrence. D'autres, à l'image d'Airbus, privilégient plus de coopérations pour partager les coûts des programmesIl y a 35 ans, le 15 juin 1988, décollait la première Ariane 4. À ce moment-là, Ariane 5 était déjà en développement depuis trois ans. Lorsque chacune des Ariane précédentes avait volé pour la première fois, le développement de la version suivante avait été engagé. Pourtant, lorsqu'Ariane 5 a décollé pour la première fois, en 1996, ce n'était plus vrai. Le développement d'une version plus puissante aurait dû être engagé un an plus tôt mais l'Allemagne s'y était opposée, car son économie peinait à encaisser le coût de la réunification du pays.
De l'avis de beaucoup, Ariane 5, dimensionnée pour emporter la navette européenne Hermes, était déjà trop puissante pour le marché... ce qui s'avéra rapidement faux. Lorsqu'elle entra en service pour de bon, en 1999, elle était déjà sous-dimensionnée et l'Europe de lancer en urgence le développement d'une nouvelle version d'Ariane 5, Ariane 5E. Cette précipitation se solda par un échec, des retards et des surcoûts qui entravèrent le financement de toute nouvelle amélioration.
Un retard de génération
Ce retard de génération n'a jamais été pleinement rattrapé et se retrouve aujourd'hui dans Ariane 6, dont le développement n'a pas été lancé au moment où il aurait dû, entraînant une succession de crises et le psychodrame d'un passage de flambeau vers l'industrie... sans lui en donner pleinement les moyens. La transition d'Ariane 5 à Ariane 6 a été plombée par des difficultés techniques et de gouvernance avant même que le Covid-19 ne s'en mêle. Le « plan B » qui avait été prévu pour pallier d'éventuels retards était basé sur l'emploi du Soyuz en Guyane. L'invasion de l'Ukraine a rendu ce scénario caduc à son tour et il faut s'attendre à ce que six mois séparent le lancement de la dernière Ariane 5 et celui de la première Ariane 6.
« Avec le recul, une ou deux Ariane 5 de plus n'auraient pas été de trop », a reconnu Daniel Neuenschwander, directeur du transport spatial de l'ESA à l'occasion de la 10ème édition du Paris Air Forum, événement organisé par La Tribune, « mais la situation est ce qu'elle est et nous devons nous tourner vers l'avenir ». Et cet avenir, c'est déjà l'après Ariane 6, même si ce nouveau lanceur, très attendu, aura une carrière en propre, comme le suggère son important carnet de commandes.
Stefan Barensky, rédacteur en chef d'Aerospatium