INTERVIEW. Avant l'ouverture lundi du salon Eurosatory, le chef d'état-major de l'armée de Terre, le général Pierre Schill, livre ses réflexions sur le retour de l'inflation qui perturbe la programmation militaire avec de possibles ajustements, sur la guerre en Ukraine et ses conséquences pour les armées européennes et sur le long chemin de la modernisation de l'armée de Terre. Avec le retour d'expérience des différents conflits récents (Ukraine, Haut-Karabagh, Yemen), le général Schill a identifié plusieurs lacunes capacitaires à gommer rapidement : munitions, lutte anti-drones,...... et défense sol-air basse couche. Enfin, il annonce l'arrivée du Patroller (SDF) fin 2022.
LA TRIBUNE - Le retour de l'inflation pénalise-t-il l'armée de Terre ?
Le général Pierre Schill - Par définition, en période d'inflation, la hausse des prix réduit mécaniquement la capacité d'achat à niveau de ressources financières donné. Nous devons notamment faire davantage d'économies sur l'énergie dans la vie courante. Par ailleurs, les réponses apportées à l'évolution de la situation sécuritaire à l'Est de l'Europe avec le déploiement d'un bataillon en Roumanie et d'une compagnie en Estonie ont un coût. La guerre est revenue sur notre continent et nous constatons que la modernisation ainsi que le durcissement de la préparation opérationnelle initiés par l'armée de Terre s'avèrent pertinents. Nous nous rendons compte également qu'il sera nécessaire d'ajuster nos capacités. Les questions qui se posent sont : quels choix budgétaires faut-il envisager ? Quelle sera leur ampleur ? L'état-major de l'armée de Terre, en liaison avec l'état-major des Armées, réfléchit actuellement à ces sujets en ayant l'objectif de préserver les capacités d'entraînement, la profondeur logistique, la modernisation et de ne pas engendrer de ruptures temporaires de capacité.
Êtes-vous inquiet sur les conséquences de l'inflation ?
Il s'agit d'un sujet de préoccupation et je veille à ce que l'armée de Terre demeure apte à répondre à l'ambition stratégique de notre pays. Dans un contexte marqué par le retour des menaces de la force à l'Est et la rémanence des risques de la faiblesse au Sahel, l'ambition portée par l'armée de Terre est de disposer des capacités lui permettant d'agir sur tout le spectre de la conflictualité en opérant sur trois espaces stratégiques prioritaires : la protection et la résilience du territoire national, la prévention et l'influence et enfin la solidarité stratégique avec nos alliés.
La guerre en Ukraine et, à un degré moindre, le conflit court mais violent au Haut-Karabakh, ont remis au goût du jour les combats de haute intensité, ce qui a généré de nombreux débats : rusticité versus technologie, ou encore notion de masse versus armées échantillonnaires. Quelles sont vos certitudes en la matière ?
Le conflit en Ukraine rappelle que la masse est un des facteurs de supériorité opérationnelle. Les études et travaux de l'armée de Terre, et plus globalement des armées, menés depuis plus d'une dizaine d'années l'ont constamment mis en avant. Toutefois, il convient de ne pas opposer masse et technologie. Les deux sont complémentaires : il s'agit de trouver le juste équilibre. La recherche de cet équilibre a sous-tendu le développement de nos programmes d'armement dans le cadre de la modernisation de l'armée de Terre. N'oublions pas que les questions capacitaires sont étroitement liées au potentiel offert par notre industrie de défense. Or, notre industrie nationale est une industrie de haute technicité. Il n'y a pas de défense solide et durable pour un pays si elle n'est pas adossée à une industrie nationale compétitive. C'est ce que découvrent parfois de manière un peu brutale certains de nos partenaires européens, qui n'avaient pas eu la même réflexion que nous et qui n'avaient pas fait in fine les mêmes choix que nous. Ils se retrouvent aujourd'hui souvent démunis pour acquérir des capacités en réaction à l'invasion de l'Ukraine par la Russie et s'interrogent sur des possibilités d'achats rapides.
Propos recueillis par Michel Cabirol