"On pense Lune pour construire la logistique lunaire de demain" (Jean-Yves Le Gall, CNES)

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Depuis la mission américaine Apollo 17 en décembre 1972, l'Homme n'est plus revenu sur la Lune. Aujourd'hui, il est question de créer un écosystème dédié à l’économie lunaire.
Depuis la mission américaine Apollo 17 en décembre 1972, l'Homme n'est plus revenu sur la Lune. Aujourd'hui, il est question de créer un écosystème dédié à l’économie lunaire. (Crédits : ESA)
L'Association Nationale de la Recherche et de la Technologie (ANRT) monte à bord du "Moonshot Institute" mené par le CNES et qui a vocation à fédérer un écosystème dédié à l’économie lunaire. Le président du CNES Jean-Yves Le Gall, et le président de l’ANRT, Patrice Caine, par ailleurs PDG de Thales, ont signé une lettre d’intention pour sceller la participation de l’ANRT au projet de Moonshot Institute. Interview croisée de Jean-Yves Le Gall, Patrice Caine et Claudie Haigneré, ancienne ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles technologies et coprésidente du groupe de travail "Objectif Lune" au sein de l'ANRT.

La Tribune : Parler d'écosystème entrepreneurial sur la Lune n'est-ce pas de la science fiction ?
Jean-Yves Le Gall, président du CNES :
Non pas du tout. C'est une réalité : avec Artemis, on va retourner sur la Lune dans la deuxième partie de la décennie 2020. L'Europe joue déjà un rôle très important au niveau industriel. Des contrats ont été récemment signés à la suite de la conférence ministérielle de Séville qui s'est tenue fin 2019. Puis, on constate que la Lune est de plus en plus au centre des ambitions des grandes puissances. Alors qu'Artemis est en quelque sorte le prolongement de la Station spatiale internationale, la Russie a annoncé qu'elle s'associait avec la Chine pour retourner sur la Lune. Il y a un véritable foisonnement d'initiatives autour de la Lune durant cette décennie.

Patrice Caine, président de l'ANRT : On voit effectivement que les grandes puissances se réintéressent à la Lune. La France et l'Europe ne peuvent pas ne pas en être. Si l'ANRT a rejoint le projet du Moonshot Institute porté par le CNES, c'est parce que nous avions déjà commencé des réflexions sur ce sujet dès 2019. Nous sommes ravis d'être associés à ces travaux pour contribuer, par de la réflexion essentiellement, à préparer ces futures grandes aventures de l'exploration lunaire. Ce projet va également permettre de sensibiliser les responsables politiques sur les enjeux lunaires. Car à la fin des fins, il y aura bien des décisions, qui seront à prendre au niveau européen et au niveau français, pour concrétiser cette ambition de créer tout un écosystème entrepreneurial lié à la Lune, et, in fine, dépasser la phase de réflexion. Pour autant, nous devons déjà commencer par cette phase de réflexion et de « production intellectuelle ». Il faut que l'ANRT et le CNES soient moteurs dans ces domaines-là. Le train... pardon la fusée... est en passe de partir aujourd'hui, il faut monter dedans.

Claudie Haigneré, présidente du groupe Lune au sein de l'ANRT : Aujourd'hui, il y a des projets, qui sont bien définis pour le retour de l'Homme sur la Lune. Pendant quelques années encore, nous serons dans une phase initiale, je dirai dans une phase un peu de "nomadisme" sur la Lune. La réflexion stimulée par le Moonshot Institute va permettre d'envisager comment avoir une présence durable sur la Lune. Ce qui veut dire installer des infrastructures, avoir de l'énergie, gérer les déchets, avec quelle logistique. Cette phase d'installation arrivera plus tard. Elle n'est pas encore complètement pensée, elle n'est pas encore définie alors que la phase de "nomadisme" est quant à elle programmée pour la fin de cette décennie. C'est très intéressant de se projeter dès maintenant et d'embarquer des entreprises, qui n'appartiennent pas à la communauté habituelle du spatial. Nous sommes dans un processus à imaginer en coopération internationale, avec les talents européens de recherche et d'innovation. C'est une opportunité inspirante pour l'esprit européen de la jeune génération.

La Tribune : Y a-t-il déjà des entreprises intéressées par la Lune ?
Patrice Caine
 : Il y a bien sûr les « usual suspects » du spatial comme par exemple Airbus, Thales et le riche écosystème des PME. Mais cela va bien au-delà. Depuis 2019, de nombreuses entreprises ont contribué aux réflexions de l'ANRT à l'image principalement des constructeurs automobiles, leur supply chain et les énergéticiens. Les entreprises dans le secteur de la santé et de la mode ont montré un intérêt mais un peu moins fort. Un projet tel que Moonshot, aussi enthousiasmant et synonyme de ruptures technologiques, constitue une formidable opportunité pour de nouvelles startups mais bien entendu également les PME, venant de la robotique, de la logistique, de l'intelligence artificielle, du jeu et de tout ce qui touche à l'entertainment.

Jean-Yves Le Gall : Il y a quand même une évolution par rapport à la Station spatiale internationale, qui offrait de façon très limitée des expériences aux entreprises spatiales et aux autres. Les projets d'exploration lunaire américains, russes et chinois offrent de nouvelles perspectives complètement différentes pour les entrepreneurs. Pourquoi ? Aujourd'hui, ils se disent qu'ils pourront réaliser leurs projets aussi bien sur la Lune que sur Terre. Ce qui était impossible à imaginer il y a peu de temps encore avec l'ISS. De nombreux projets sont en train de germer dans les esprits des entrepreneurs, qui n'ont pour la plupart rien à voir avec le spatial. S'ils s'intéressent aujourd'hui à la Lune, c'est parce que l'horizon n'est plus aussi lointain qu'auparavant. Dans cinq ou six ans, donc demain, l'Homme sera présent sur la Lune avec le projet de s'y installer de façon permanente. Toutes ces perspectives attirent donc toutes ces entreprises. C'est vraiment cela la différence majeure : Artemis va être à Armstrong ce que la station a été à Gagarine. Mais avec un plus, le plus étant qu'on peut projeter la Terre sur la Lune, alors qu'on peut moins la projeter sur la Station.

Comment voyez-vous le modèle économique pour attirer les entreprises dans cette aventure ?
Jean-Yves Le Gall :
Par des partenariats publics-privés notamment. Le spatial a connu une évolution ces dernières années avec des entrepreneurs du NewSpace, qui acceptent de prendre des risques. Ces entrepreneurs se développent de plus en plus en Europe. Ils ne sont pas exclusivement situés sur la Côte Ouest des Etats-Unis ou en Inde. A Toulouse, il s'est créé un écosystème autour des grands groupes, notamment Airbus, Thales et le CNES. Il y a de plus en plus de startups comme Kineis, qui va être la première constellation pour le positionnement des objets. Je suis persuadé que leurs projets vont se dupliquer sur la Lune. Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est le nombre d'industriels avec lesquels nous sommes en contact et qui nous posent cette question qu'ils ne nous posaient pas il y a peu de temps encore : « qu'est-ce que nous pouvons faire sur la Lune » et non plus « qu'est-ce que nous pouvons faire dans l'espace ». C'est une révolution très intéressante. C'est pour cela qu'il faut s'y préparer dès aujourd'hui.

Au-delà de la mobilisation embryonnaire du monde des entreprises, les pouvoirs publics ont-ils pris conscience de ces enjeux lunaires autour du business que pourrait générer la Lune mais aussi des enjeux de gouvernance ?
Patrice Caine :
Oui, ils en prennent conscience et c'est aussi à nous de les alimenter, de donner envie, de s'intéresser à ces questions-là. Nous avons pu observer sur de nombreux sujets innovants que les responsables politiques se sont mobilisés à l'image du plan Quantique présenté par le président de la République. Ce sont des dossiers qui n'étaient pas forcément dans la vision des décideurs politiques il y a encore peu de temps. Typiquement, le projet Moonshot pourrait fédérer de formidables ambitions, particulièrement auprès des jeunes. C'est notre responsabilité de produire une « réflexion intellectuelle » pour donner un éclairage à nos grands décideurs sur les retombées économiques de ce type de projets, comme cela a été le cas pour des grands programmes tels qu'Apollo. Ce sont évidemment des choix politiques. Au bout du bout, il y aura des financements publics à mettre en place.

Jean-Yves Le Gall : Il y a deux évidences de cette prise de conscience. A la conférence ministérielle de Séville, l'Europe s'est embarquée en finançant pour des centaines de millions d'euros le programme lunaire de la NASA, Artemis. J'avais également comme ambition dans le cadre de notre relation bilatérale avec la NASA d'obtenir que Thomas Pesquet puisse être commandant de bord de l'ISS durant sa prochaine mission. Pourquoi ? Cette responsabilité le qualifie pour aller sur la Lune dans la deuxième partie de cette décennie. La NASA a mis comme critère : avoir volé deux fois et avoir été commandant de bord de l'ISS. Thomas Pesquet va cocher toutes les cases. A l'issue de sa mission, il fera partie des Européens susceptibles d'aller sur la Lune d'ici à la fin de décennie. C'est vraiment du concret.

Claudie Haigneré : Dans les plans de relance européens, les pays sont encore restés sur des plans de relance sectoriels de filières. L'intérêt du Moonshot Institute est d'avoir la possibilité de se faire rencontrer des écosystèmes différents. La Lune est typiquement un des ferments d'une relance qui pourra être collective avec une ambition européenne à la clé. C'est clairement un argument politique de pouvoir faire du global à partir de l'excellence d'une filière.

Qu'est-ce qui peut intéresser les entreprises sur la Lune ? Quels sont les projets possibles à lancer ?
Patrice Caine :
C'est vraiment tout un écosystème à imaginer dans le cadre des réflexions que nous avons lancées et qui nous permettront d'y voir clair. Nous sommes en train de regarder les modèles économiques liés à Moonshot, qui peuvent aller de l'installation d'un simple observatoire à des réflexions sur le financement éventuel de projets par des particuliers comme des souscriptions. Par ailleurs, nous pourrions découvrir comment l'environnement lunaire, très différent de celui que nous connaissons sur terre (par exemple : une plus faible gravité), rendrait certaines activités technologiques ou scientifiques encore plus intéressantes.

Claudie Haigneré : Dans notre réflexion, l'idée est de se lancer dans une prospective à 30 à 40 ans et de se dire : « où est-ce qu'on sera dans 30 à 40 ans et pour en arriver là, comment on démarre le chemin". Cette réflexion de "reverse prospective", organisée en partenariat avec la fondation Zenon Research,est intéressante parce qu'on se positionne sur du temps long et non pas sur des retours économiques classiques comme dans les entreprises à cinq ou dix ans.

Jean-Yves le Gall : On se dirige vers un système hybride Terre/Lune. Aujourd'hui, il y a une offre pour une demande institutionnelle, qui va construire une logistique sur laquelle se basera la future économie lunaire. Comme l'a fait Jeff Bezos, il a construit Amazon sur une logistique qui existait déjà. Aujourd'hui, c'est la logistique qu'il faut construire avant même de développer des business, donc des applications lunaires qui feront l'économie. Nous sommes sur des étapes de long terme. Mais sur le moyen terme, ce qui est important c'est de développer des solutions qui seront en rupture par rapport à ce qui se fait aujourd'hui. On pense Lune pour construire la logistique lunaire de demain. L'intérêt de développer ces technologies de rupture va d'abord servir des besoins terrestres mais à travers un objectif Lune.

Quel appel feriez-vous aux décideurs politiques français et européens pour que l'Europe soit plus autonome dans l'exploration lunaire ?
Jean-Yves Le Gall :
La France a une position particulière en coopérant avec le monde entier. Nous sommes dans Artemis, nous regardons ce que vont faire les Chinois et les Russes. Nous verrons bien s'ils ouvrent leur projet à la coopération internationale. La nomination à la tête de la NASA de Bill Nelson, qui connaît par cœur le système spatial mondial et qui connaît tout le monde, est très positive. Cela va donner un vrai avantage aux Etats-Unis. C'est un poids extra-lourd qui débarque dans le dispositif. Je rappelle par ailleurs que l'Europe, avec ses lanceurs, pourra également aller vers la Lune. Ces projets de très grande envergure sont et resteront des projets très coopératifs, où tout le monde travaille ensemble.

Patrice Caine : Ce sont des domaines où personne ne peut dire : « je fais tout, tout seul ». Même à l'échelle de l'Europe. Regardons par exemple des missions comme Perseverance, il ne s'agit pas de l'aventure d'un pays ou d'un continent mais de l'Humanité ! Enfin, c'est une chance formidable et une incroyable inspiration pour notre jeunesse que de pouvoir contribuer à la naissance de projets faisant travailler ensemble les grandes puissances technologiques de la planète.

Claudie Haigneré : L'Europe avec l'ESA doit pouvoir contribuer dans le domaine logistique pour mettre en place les infrastructures dès le début du projet. Nous devons avoir un accès à la surface de la Lune dans le cadre d'une autonomie stratégique européenne. Ce  qui permettra d'apporter des charges utiles à la base lunaire internationale. Avoir une capacité d'emport et d'accès me parait être un atout important. Le message que je passerai aux politiques : « Si vous n'êtes pas au début, vous ne serez pas à la fin ».

Quoi qu'il arrive il faut que l'Europe ait un siège à la table de la gouvernance de la Lune ?
Jean-Yves Le Gall :
Mais nous l'aurons.

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Commentaires
a écrit le 25/03/2021 à 18:51 :
Oui a la conquête spatiale et la présence de l'homme sur la lune. Début de la nouvelle frontière pour conquérir le système solaire, mars jupiter mercure ? Pluton ? Quid des missions de Thomas pesquet. À l'astronautique européenne et à notre conquête spatial. Je suis un contemporain de Patrick baudry et Jean Lou, chrétien. J'avais fait un expo sur la navette hermès. Donc oui le spatial et le développement de Ariane 6 et Ariane next est bien plus passionnant que les conflits terrestres, la guerre psy permanente entre les usa et Lachine, les usa et la Russie, un autre monde moins guerrier. Plus de spatial, plus de petit satellite et moins d'arme nucléaire sur terre surtout pas en Turquie ou en iran n. Un nouvel accord start de réduction d'armes nucléaires comme en 1972.
a écrit le 25/03/2021 à 12:06 :
Diminuer drastiquement les humains sur terre , par barbarisme , c’est sur que ça rendra les tyrans mondiaux plus léger pour aller sur la lune ou sur mars ... le droit de rêver est une liberté même pour les tyrans jusqu’à l’Heure défini.
Prendre la vie des humains , aggraver une propagation d’un virus en gros problème humain et «  rêver de la lune «  c’est d’une irresponsabilité incroyable ...
Scientifiques utilisaient vos connaissances pour vous dresser contre ces tyrans mondiaux !
a écrit le 25/03/2021 à 11:32 :
Si c'est pour faire sur La lune ce qui est fait à la Terre, autant lui "foutre tranquille " à la Lune.
.Sur la Lune il n'y a rien d'exploitable économiquement que nous pourrions ramener sur Terre. Le seul objectif sous couvert de recherche est la militarisation de la Lune.

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