LA TRIBUNE - Avec le recul d'une semaine après cette opération bipeurs hors norme attribuée à Israël, peut-on être aujourd'hui plus précis sur la façon dont les services de renseignement israéliens ont préparé puis mené cette action clandestine ?
VINCENT CROUZET - C'est une action qui prend place dans une opération concertée baptisée Flèche du nord, qui a été menée très en amont par le renseignement israélien, qui a identifié un besoin du Hezbollah pour se protéger contre l'identification permise par la téléphonie mobile. Les Israéliens sont vraiment en pointe dans la surveillance des télécommunications et ils s'en servent en permanence. On se souvient notamment du programme Pegasus, etc. D'ailleurs, la plupart des frappes aériennes pour des assassinats ciblés ont préalablement fait l'objet d'identifications puis de désignation par des signaux électroniques émis à la suite d'appels à partir d'un téléphone mobile ou satellitaire. Avec le retour d'expérience permanent du Hezbollah sur ces assassinats ciblés liés à des détections de communications et surtout des interceptions électroniques au quotidien du renseignement israélien, le Hezbollah a décidé de communiquer de manière plus rudimentaire avec des bipeurs.
Comment les Israéliens ont-ils pu et su profiter de ce constat du Hezbollah ?
On peut imaginer qu'à travers ses sources ou ses correspondants au sein du Hezbollah, le renseignement israélien a pu suggérer ce type de technologie à cette organisation. Cette façon de procéder reste un grand classique du renseignement. D'autant qu'Israël maintient du renseignement humain au sein du Hezbollah depuis longtemps. Il est également possible qu'il y ait eu des agents infiltrés ayant suggéré au commandement du Hezbollah d'utiliser cette technologie. Ou bien, enfin, les Israéliens ont monté cette opération à partir d'une opportunité qui se présentait : les services disposent de ce renseignement et, à partir de ce moment, montent une opération marchande comme le Hezbollah en pratique des centaines, voire des milliers par an. Les médias ont beaucoup parlé de la chaîne de logistique du Hezbollah. Mais c'est beaucoup plus simple que ça. Le Hezbollah est composé de grandes familles chiites qui pratiquent le négoce et le commerce depuis toujours. Elles passent leur temps à monter ce type d'opérations. Dans cette affaire, des gens ont dû gagner de l'argent. Et je n'aimerai pas être à leur place parce qu'ils vont évidemment être les premiers à être ciblés par des mesures de rétorsion. Au départ, c'est une opération marchande : les Israéliens ont réussi à hameçonner le Hezbollah à travers une société écran, qui avait l'opportunité de vendre un stock de bipeurs disponibles.