Politique des lanceurs spatiaux : les cinq bombes de la Cour des comptes

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Il y a un risque important que le lanceur (Ariane 6, Ndlr) ne soit pas durablement compétitif face à SpaceX, qui continue de progresser, affirme la Cour des comptes dans son rapport annuel.
"Il y a un risque important que le lanceur (Ariane 6, Ndlr) ne soit pas durablement compétitif face à SpaceX, qui continue de progresser", affirme la Cour des comptes dans son rapport annuel. (Crédits : ArianeGroup)
La Cour des comptes évoque dans son rapport annuel une série de problèmes qui plombe la filière européenne des lanceurs spatiaux. A commencer par Ariane 6, qui n'est qu'une "réponse transitoire" au défi du marché des lanceurs.

Enfin un rapport qui évoque les vrais problèmes de la filière spatiale. La Cour des comptes lance une énorme météorite dans le marigot spatial en traitant dans son rapport annuel la politique des lanceurs spatiaux. Il montre la filière sous son vrai profil. Ce rapport pourrait être une bénédiction pour la filière européenne s'il n'est pas rangé rapidement dans un des placards des ministères concernés (Armées, Recherche, Outre-Mer). Pourquoi ? Parce qu'il énumère simplement noir sur blanc ce que tout le monde dans la filière spatiale sait mais ne dit surtout pas par intérêt corporatiste ou par manque de courage.

1/ La bombe Ariane 6, un lanceur transitoire

Un petit tour et puis s'en va. "Il apparaît que le nouveau lanceur Ariane 6, dont le développement a été décidé par l'Agence spatiale européenne en 2014 pour faire face à la concurrence, ne constituera qu'une réponse transitoire à ce défi". Tout est dit dans cette phrase de la Cour des Comptes qui assassine les responsables de l'époque. En conséquence, le lanceur Ariane 6 doit, selon les magistrats de la rue Cambon, évoluer "rapidement pour rester compétitif et garantir un accès souverain à l'espace". Finalement, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire n'était pas si loin de la vérité quand il estimait en novembre 2017 qu'il était temps de revoir la stratégie européenne en matière de lanceur.

"Ce risque est d'autant plus grand que l'attentisme du marché commercial du lancement en orbite géostationnaire et l'évolution des taux de change placent Arianespace en position délicate sur ce marché, sans bénéficier pour autant d'une commande publique comparable à celle de SpaceX", explique la Cour des Comptes.

Dans ce contexte incertain, les pouvoirs publics français et européens vont devoir rapidement prendre des décisions pour faire évoluer Ariane 6, souligne-t-elle. Car, selon elle, "il y a un risque important que le lanceur ne soit pas durablement compétitif face à SpaceX, qui continue de progresser". ArianeGroup compte franchir une nouvelle étape avec Ariane 6 Evolution à partir de 2025. Résultat, les pouvoirs publics français et européens vont devoir financer simultanément le développement d'Ariane 6, ses évolutions technologiques, dont celle du réutilisable (le moteur à bas coût Prometheus et les démonstrateurs d'étage récupérable Callisto et Themis). Ces évolutions seront "indispensables pour maintenir la compétitivité" du lanceur européen face à la concurrence américaine. Sans compter qu'ils devront également investir dans les développements des systèmes orbitaux et des technologies aval, qui permettront à l'Europe de prendre toute sa place dans la révolution du New Space.

2/ La bombe du soutien à exploitation d'Ariane 6

Pressentant le défi que représentait SpaceX, les pouvoirs publics français ont soutenu en décembre 2014 le projet d'Ariane 6 et d'une nouvelle gouvernance du spatial proposé par les industriels Airbus et Safran. Ce projet, juraient alors les industriels, devait assurer la compétitivité du lanceur européen sur le marché commercial et mettre un terme aux dispositifs de soutiens financiers publics à l'exploitation : subventions d'équilibre à l'exploitation d'Ariane 5 versées à Arianespace et financées par l'Agence spatiale européenne, recapitalisations d'Arianespace en 2004 et en 2010 souscrites par le CNES.

C'est raté pour ne pas dire plus. Ce postulat, qui avait servi aux industriels pour prendre le pouvoir dans la filière des lanceurs au détriment du CNES, ne semble curieusement plus valide aujourd'hui : les industriels demandent toujours autant d'argent pour le soutien à l'exploitation. Le secteur privé se colle finalement à ce que faisait le secteur public. "Si de nouveaux fonds publics devaient être engagés en soutien à la filière des lanceurs", la Cour des comptes préconise de "donner la priorité à l'innovation technologique plutôt qu'au soutien à l'exploitation". Dans sa réponse à la Cour des comptes, la ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, Frédérique Vidal, s'est déclarée d'ailleurs "favorable" à cette recommandation de la Cour des comptes. Par ailleurs, un rapport du Sénat estimait récemment que "le risque d'exploitation d'Ariane 6 doit peser sur les industriels".

3/ La bombe du juste retour géographique

Éternel dilemme... Le juste retour géographique - un boulet pour une industrie mature - permet à la fois le financement des programmes spatiaux non obligatoires en faisant bénéficier de retombées industrielles les pays qui les financent, à hauteur de leurs investissements. Pour la Cour des comptes, "s'il est légitime que les États contribuant au développement des lanceurs aient un juste retour géographique de leur investissement, ces règles de retour devraient être à tout le moins assouplies". Les magistrats de la Cour des comptes plaident pour que ces règles soient "gérées de façon pluriannuelle et globale au niveau de l'ensemble des programmes spatiaux européens". Pour autant, un assouplissement des règles de retour industriel pour Ariane 6 est déjà trop tard, en raison de l'avancement du programme. Dommage, au moment où toute la filière serre les boulons, le juste retour coûte lui toujours aussi cher et pèse donc sur les coûts de la filière.

La ministre des Armées, Florence Parly, va, elle, plus loin, beaucoup plus loin. "Il est sans doute nécessaire d'aller au-delà d'un assouplissement, voire de remettre en cause le principe même de retour géographique, dans la mesure où il induit de fortes désoptimisations industrielles, résultant de l'addition de couches de management de contrats, d'une part, et de la duplication de compétences en Europe, d'autre part", estime-t-elle dans sa réponse à la Cour des comptes. Et de citer un exemple tellement éloquent : "Lorsqu'un pays, tel que la France, a déjà atteint son quota, ses compétences ne peuvent plus être mises à profit et les financements de l'ESA sont alors affectés au redéveloppement de compétences dans un autre pays, dans une logique qui peut alors apparaître sous-optimale, a fortiori dans un secteur fortement concurrentiel".

De leurs côtés, les PDG d'ArianeGroup et Arianespace, respectivement Alain Charmeau et Stéphane Israël, préconisent eux aussi dans leur réponse à la Cour des comptes de "desserrer autant que possible les contraintes du retour géographique qui engendrent des surcoûts de production, venant s'ajouter à l'exposition au risque de change (les coûts de production d'Ariane 6 sont facturés en euros et les recettes commerciales sur le marché mondial sont en dollars)".

4/ La bombe Vega qui concurrence Ariane 6

La Cour des comptes observe que "la concurrence intra-européenne entre le bas du spectre d'Ariane 6 et le haut du spectre de Vega C devrait être limitée autant que possible". Donc il y a bel et bien une concurrence entre Vega C et Ariane 6. Comment l'Europe spatiale a-t-elle pu se fourvoyer à ce point ? Les évolutions conduisant à augmenter la puissance de Vega pourraient conduire ce lanceur à concurrencer Ariane 6 sur certains segments du marché commercial, estime la Cour des Comptes.

5/ La bombe de la filière lanceur, aspirateur des crédits du spatial

Au cours des années récentes, l'engagement financier de la France s'est traduit par la souscription de la moitié des 4 milliards d'euros décidée pour le développement d'Ariane 6, lors de la réunion ministérielle de l'ESA au Luxembourg en 2014 . La France a ensuite souscrit 58 % du financement des 431 millions d'euros décidé lors de la réunion ministérielle de Lucerne en 2016 et 69 % de celui des 376 millions d'euros acté par le conseil d'administration de l'Agence en juin 2018. Par ailleurs, la Cour estime que "de conséquents nouveaux budgets de développement seront nécessaires pour permettre aux lanceurs européens d'accéder" à la technologie du réutilisable.

Cet effort, au profit de la politique spatiale européenne en matière de lanceurs, "s'effectue au détriment des autres activités spatiales", affirment les magistrats de la Cour des comptes. Résultat, l'effort consenti pour les lanceurs risque donc d'avoir "un effet d'éviction sur les moyens consacrés à d'autres domaines, notamment les systèmes orbitaux et les nouvelles applications du spatial, pourtant essentiels dans le cadre du développement du New Space", estime-t-elle. Le PDG de Thales, Patrice Caine avait déjà soulevé ce problème lors d'une rencontre avec l'association des journalistes professionnels de l'aéronautique et de l'espace en mai 2018. Alain Charmeau avait affirmé dans une interview à La Tribune en juin 2018 qu'il était "inexact de dire qu'Ariane 6 assèche les crédits spatiaux en France".

Et le CNES? Le président du Centre national d'études spatiales n'a fait curieusement aucune observation à la suite du rapport de la Cour des comptes.

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Commentaires
a écrit le 08/02/2019 à 0:54 :
Ariane 6 est un développement qui ne sera pas compétitif vis-à-vis de SpaceX avec ses fusées Falcon9 ou Heavy à 1er étage réutilisable. Tout le monde en est convaincu.
Seulement voilà, le travail de recherche et développement n'a pas été fait (comme pour les missiles hypersoniques pour les militaires d'ailleurs) et pour réduire les coûts le choix de l'Ariane 6 a malheureusement été retenu...
Néanmoins, si Arianespace veut survivre, il faudra bien développer des moteurs plus puissant tel le Raptor (~300 tonnes de poussée à comparer aux 100 tonnes du Vulcain) et produire le travail d'ingénierie sur la récupération des lanceurs...
a écrit le 07/02/2019 à 11:37 :
Ce rapport de la Cour des Comptes, bien des personnes auraient pu le faire, avec de simples règles arithmétiques. Ces problèmes font les conversations autour des machines à café des intéressés. Concernant la privatisation, elle n'a jamais eu intrinsèquement pour but de rendre ces sociétés parfaitement rentables et autonomes financièrement, et ce n'est pas le cas non plus dans bien d'autres secteurs... La Cour des Comptes devrait faire, à ce sujet, un bilan sur les dernières cinquante années et enquêter sur les intérêts bien compris des acteurs publics et privés qui les ont menées. Sur ce plan là, le mythe du "libéralisme" et de l'efficacité pourrait en prendre un coup. (je ne suis pas fonctionnaire mais ancien industriel). Concernant SpaceX (et les programmes américains en général, que ce soit l'Aéronautique ou l'Espace) on sait bien "qui", finance et c'est là que, sous prétexte que (comme toute monde) nous finançons aussi (même modestement par rapport à eux), nous nous écrasons un peu trop. Techniquement, ce programme, SpaceX, a encore des choses à prouver et il pourrait bien y avoir des mauvaises surprises, bientôt. De toute façon, si l'on fait aussi le bilan de nos "coopérations" avec l'Allemagne et/ou les US, ils y ont beaucoup plus gagné que nous et nous sommes, à de rares exceptions près les dindons de la farce. A ce sujet, (mais n'est-ce pas trop tard?) espérons que OneWeb ne sera pas un cas de plus...
a écrit le 07/02/2019 à 4:19 :
Les scientifiques français n'ont pas vu venir Space X. Et ils veulent quand même construire une Ariane 6 en sachant qu'elle est obsolète avant même d'avoir décoller. Qu'est ce qu'on ferait pas pour garder son job!
Réponse de le 07/02/2019 à 19:37 :
Les scientifiques français n'ont pas leur mot à dire dans cette équation. La lenteur et les mauvaises décisions dérivent tout simplement du caractère politique d'Ariane. Mettez le moindre politicard dans la boucle, et vos délais et coûts sont multiplés par 10. Voilà ce que ça donne. Les scientifiques et ingénieurs sont désespérés de subir cela. Leur job, ils n'ont pas besoin de se battre pour le garder. Quand vous construisez des lanceurs, vous n'avez aucun mal à trouver du boulot.
a écrit le 06/02/2019 à 17:51 :
Si vous aimez l'espace , je vous conseille de regarder Hugo Lisoir sur youtube, il fait le point chaque semaine dans les dossiers de l'espace sur Ariane, les chinois sur la lune etc..très intéressant.Sinon, si vous voulez voyager de planète en planète ou visiter des galaxies , installez space engine , incroyable, on ne peut pas décrocher.
a écrit le 06/02/2019 à 17:47 :
1) La cour des comptes doit s' occuper des comptes me semble t il
2) le programme A6 n' est pas encore vraiment démarré (pas de lancement avant 2 // 3 ans)
3) Comment évaluer la rentabilité d' un programme avant son lancement complet.

La cour des Comptes aurait mieux fait de faire un bilan du programme A5 et d' analyser les points qui pèchent (audit = comparaison entre prévisions et réalisations et analyse des écarts) pour ne pas recommencer les mêmes erreurs.

Si la cour se prend pour l ESA ou le CNES, on risque de gros pépins en vol.
a écrit le 06/02/2019 à 13:00 :
La cour des comptes est elle vraiment à même de juger de la politique spatiale et de la pertinance de tel ou tel choix technologique à venir ?
a écrit le 06/02/2019 à 12:36 :
On aura compris que le spatial européen est devenu au fil des ans un magnifique bordel brownien, où chacun tire la couverture vers ses intérêts, sans réaction, sans correction, et sans innovation technologique suffisante, pour affronter la concurrence. Un Titanic en somme.
a écrit le 06/02/2019 à 12:25 :
La cour des comptes a raison ces lanceurs deviennent obsolètes face aux réalités de nos découvertes spatiales et ne sont pas une bonne réponse pour notre futur . On peut comparer nos lanceurs par carburant à de vieilles locomotives du 19ème siècle ( comme nos centrales nucléaires d'ailleurs). Il faut activer la recherche vers de nouvelles découvertes pour s'échapper de l'attraction terrestre .
a écrit le 06/02/2019 à 11:33 :
Quand on lit vos articles , d'autres articles sur d'autres sujets,que l'on analyse la politique dite de transition écologique, quand on observe la révolte des gilets jaunes, on ne peut éviter de penser qu'il y a un véritable problème de capacité à gouverner dans les plus hauts rouages de l'état.Comment changer tout cela?
a écrit le 06/02/2019 à 10:56 :
On perd des compétences avec le juste retour géographique, c'est malheureusement comme dans une classe, on ne pourra jamais être tous au même niveau et si on veut produire des richesses il faut laisser les meilleurs s'échapper.Sinon on est tous médiocres.
Réponse de le 06/02/2019 à 16:36 :
Dans le cas présent, il s'agirait même d'une classe où l'on distribuerait les notes en fonction de ce qu'ont payé les parents. Toutefois le retour géographique concerne plus l'ESA (qui ne dépend pas de l'UE) que l'UE elle-même.
a écrit le 06/02/2019 à 9:38 :
"Comment l'Europe spatiale a-t-elle pu se fourvoyer à ce point ?"

Bah c'est l'europe hein, trop d'intérêts particuliers la retiennent générant ce bilan chaotique.

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