« Sans maîtrise de l'industrie, la France se place dans la dépendance » (Jean-Sébastien Baschet et Renaud Bellais)
Propos recueillis par Michel Cabirol
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La notion de souveraineté industrielle est redevenue une priorité en France. Comment les industriels gèrent-ils désormais ce nouveau dilemme très complexe entre une nécessaire souveraineté et l'exigence de rester compétitif au niveau international ?
« La crise de la Covid et la guerre en Ukraine ont provoqué un sursaut. Beaucoup de décideurs publics ont pris conscience d'une certaine naïveté. Pendant plusieurs décennies, ils ont cru que l'ouverture des marchés suffirait à garantir une sécurité d'approvisionnement. Et ils se sont laissés emportés par le discours sur une société post-industrielle. Mais les faits ont la tête dure : sans maîtrise de l'industrie, la France se place dans la dépendance des pays où se sont déplacés les productions industrielles. Le réveil est donc brutal. S'interroger sur la souveraineté de la France revient à se demander si notre pays est encore maitre de son destin. C'est faire le choix de prévenir plutôt que de subir.
Par exemple, les pénuries de paracétamol durant la pandémie ont mis au grand jour notre dépendance à des pays étrangers, pas toujours bienveillants, et nous a conduit à constater que notre système de santé pourrait potentiellement être dans les mains d'autres nations.Un énorme sujet, car l'accès aux soins est un pilier de notre pacte républicain. La question n'est pas de rapatrier l'industrie des trente glorieuses. C'est illusoire, car le prix à payer serait inacceptable et il y a une vraie rationalité à organiser certaines activités à l'échelle régionale ou mondiale. Par contre, certaines productions, certains maillons des chaînes de valeur sont stratégiques. Ne pas les maîtriser, c'est créer et subir des fragilités potentielles. La souveraineté n'est pas juste une idée abstraite, c'est d'abord la prise en compte d'enjeux existentiels très concrets. L'idée clé de notre note de la Fondation Concorde est qu'il ne peut y avoir de souveraineté sans industrie.
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En France, quels ont été les impacts les plus criants de la désindustrialisation de ces 30 dernières années dans le domaine de la santé et de la défense ?
La question n'est pas de fermer les frontières, mais de s'assurer de notre autonomie stratégique. Il faut cibler les efforts sur les points critiques pour les garder à notre main. Cela suppose au préalable d'identifier là où porter les efforts, ce qui est le vrai objectif de la politique industrielle aujourd'hui. La logique de mondialisation heureuse a particulièrement frappé la France. L'industrie a représenté jusqu'au tiers du PIB français. En 2000, elle atteignait encore 20%, soit à peu près la situation de l'Allemagne aujourd'hui. Aujourd'hui, l'industrie représente à peine 9% du PIB. Cela signifie que la France a perdu des pans entiers de sa base industrielle.
La défense a été en grande partie préservée... pour le cœur de la base industrielle de défense. mais nous ne devons pas nous voiler la face : cette industrie a besoin d'un base plus large pour être pleinement autonome. C'est la même chose pour l'industrie pharmaceutique. 80% des principes actifs pharmaceutiques étaient historiquement produits en Europe. C'est moins de 20% aujourd'hui. Heureusement, certains piliers et beaucoup de savoir-faire sont préservés, mais la base sur laquelle ils s'appuient s'est terriblement réduite sur le territoire national. Et la concurrence internationale, souvent biaisée, continue de les fragiliser.
Propos recueillis par Michel Cabirol