Suspension de Soyuz à Kourou : un cauchemar pour l'Europe, la France et Arianespace

L'agence spatiale russe a décidé de suspendre les lancements de Soyuz à Kourou en réaction aux sanctions de l'Union européenne après l'invasion russe en Ukraine. Cette coopération est cruciale pour l'accès à l'espace de l'Europe et de la France notamment dans la période de transition entre Ariane 5 et Ariane 6. Elle est très importante pour Arianespace, qui a huit lancements Soyuz en 2022.
Michel Cabirol

5 mn

87 russes sont présents en Guyane et travaillent pour les sociétés NPO Lavochkin (étage supérieur Fregat-MT), Progress RCC (fabricant des Soyuz) et de TsENKI, qui construit les installations de lancement russes.
87 russes sont présents en Guyane et travaillent pour les sociétés NPO Lavochkin (étage supérieur Fregat-MT), Progress RCC (fabricant des Soyuz) et de TsENKI, qui construit les installations de lancement russes. (Crédits : Roscosmos)

La réponse de Moscou aux sanctions occidentales après l'invasion russe de l'Ukraine a été rapide. L'une d'entre elles est la suspension des lancements de Soyuz au Centre spatial guyanais (CSG) en réaction à la décision du Conseil de l'Europe d'interdire les exportations vers l'industrie aérospatiale russe. "En réponse aux sanctions de l'Union européenne contre nos entreprises, Roscosmos suspend la coopération avec ses partenaires européens pour organiser des lancements spatiaux depuis le cosmodrome de Kourou et va rappeler son personnel, y compris l'équipage de lancement consolidé, de la Guyane française", a twitté samedi le patron de l'agence spatiale russe, Dmitri Rogozine. Soit 87 russes présents en Guyane et travaillant pour les sociétés NPO Lavochkin (étage supérieur Fregat-MT), Progress RCC (fabricant des Soyuz) et de TsENKI, qui construit les installations de lancement russes. Moscou tape là où cela fait mal pour l'Europe, l'accès à l'espace. Surtout dans la période de transition très incertaine entre Ariane 5 et Ariane 6.

Très mauvaise nouvelle pour Arianespace

Si les propos de Dmitri Rogozine se confirmaient, ce serait une très mauvaise nouvelle pour Arianespace, qui avait prévu trois lancements Soyuz à Kourou en 2022. Au total, la société de commercialisation européenne devait lancer cette année huit Soyuz, dont cinq depuis le cosmodrome russe de Baïkonour au Kazakhstan. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis où sont fabriqués les satellites de OneWeb voudront-ils les faire lancer par Soyuz dans l'actuel contexte géopolitique ?

Sur le plan commercial et financier, Arianespace pourrait être à nouveau sur le fil du rasoir. La société avait annoncé en septembre 2020 avoir réussi à sécuriser 16 lancements OneWeb sur Soyuz après la sortie de route du fondateur de OneWeb Greg Wyler. Car OneWeb pourrait se tourner vers un back-up. Américain avec SpaceX ou Blue Origin ou encore Boeing ? Cette situation a toutefois le mérite de mettre le doigt sur une situation que devra régler l'Europe : le choix d'un back-up solide et pérenne pour Ariane 6 sur le long terme si jamais le lanceur européen rencontrait à un moment donné des problèmes d'exploitation.

Un gros grain de sable

A court terme, la décision de Roscosmos est déjà un gros grain de sable dans le manifeste de 2022 d'Arianespace, qui a déjà opéré le 10 février dernier un des trois lancements Soyuz programmé au CSG cette année. Le lanceur russe a d'ailleurs parfaitement réussi le vol VS27 et a placé sur orbite 34 satellites supplémentaires pour le compte de la constellation OneWeb. Outre OneWeb, la filiale d'ArianeGroup avait également prévu de mettre à bord de Soyuz en avril deux nouveaux satellites de la constellation européenne Galileo.

Devant cette situation, Thierry Breton, le commissaire en charge de la politique spatiale européenne et notamment des infrastructures spatiales Galileo et Copernicus, a tenu à rassurer très rapidement dès samedi en affirmant que la suspension des activités de Roscomos à Kourou ne portait "aucune conséquence sur la continuité et la qualité des services de Galileo et de Copernicus", ni "ne remet non plus en cause la continuité du développement de ces infrastructures". Pour autant, il faudra soit trouver un back-up pour ce lancement, soit, plus vraisemblablement, attendre Ariane 6... mais pas trop quand même pour que l'Europe soit enfin dotée du fameux PRS (Public Regulated Service), un service gouvernemental et militaire crypté et sécurisé, qui sera disponible en 2024. Et à condition que le programme Ariane 6 ne se plante pas.

"Nous prendrons, en temps voulu, toutes les décisions qui s'imposent en réponse et poursuivons résolument le développement de la deuxième génération de ces deux infrastructures spatiales souveraines de l'Union", a expliqué Thierry Breton.

C'est également un éventuel contre-temps très dommageable pour le ministère des Armées, qui a prévu de lancer en fin d'année le satellite espion CSO-3 (observation) sur Soyuz, ce lanceur ayant déjà lancé CSO-2 en 2020. Les incertitudes entourant l'arrivée sur le pas de tir d'Ariane 6 avait contraint fin 2021 le ministère à choisir la solution Soyuz pour que CSO-3 soit lancé en 2022. La situation géopolitique a changé la donne. Jusqu'à quand ?

Soyuz, le back-up naturel d'Ariane 6

Arianespace avait identifié Soyuz comme "back-up naturel", s'il y avait des retards d'Ariane 6, notamment pour des missions institutionnelles que Soyuz pouvait assurer comme CSO-3. La version européanisée du Soyuz est notamment un back-up pour les missions idéal pour Galileo. C'est pourquoi la France négociait depuis plusieurs mois avec l'agence spatiale russe une prolongation de Soyuz au CSG pour maîtriser la transition entre Ariane 5 et Ariane 6. D'autant que Soyuz pouvait également servir de back-up pour les petits satellites géostationnaires depuis la Guyane. Le lanceur russe avait mis en 2017 deux satellites de 3,2 tonnes et 2,3 tonnes (Hispasat 36W-1 et SES 15).

Dans une interview accordée début 2021 à La Tribune, le PDG d'Arianespace Stéphane Israël avait estimé que Soyuz allait "donner de la robustesse à l'autonomie d'accès de l'Europe à l'espace pour ses missions institutionnelles. Il facilite la transition vers Vega C et Ariane 6, et c'est une excellente chose".

Michel Cabirol

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