ENTRETIEN. Un rapport sénatorial pointe du doigt la responsabilité de l'Etat dans la fraude de Nestlé Waters sur ses « eaux minérales naturelles » qui ont subi des traitements interdits. La sénatrice Antoinette Guhl, qui l'a rédigé, donne son analyse pour La Tribune.En janvier 2024, une enquête de France Info et du Monde révélait le recours par Nestlé Waters à des traitements interdits sur ses eaux en bouteilles. Dix mois plus tard, un rapport sénatorial, publié le 16 octobre, revient sur l'affaire, en pointant du doigt un manquement de transparence non seulement de l'industriel, mais aussi des pouvoirs publics. Il souligne que gouvernement avait été avisé par Nestlé en 2021 de son recours à ces traitements, et qu'au lieu de le sanctionner, il a répondu, après deux ans d'enquêtes, par un assouplissement de la réglementation permettant à Nestlé Waters un « plan de transformation ».
Alors que le Sénat doit désormais se prononcer, en novembre, sur la mise en place d'une commission d'enquête, Antoinette Guhl, la sénatrice écologiste de Paris qui a rédigé le rapport, analyse pour La Tribune ses principales découvertes, et explique les préconisations qui en découlent.
LA TRIBUNE: - Quelles révélations de votre « mission flash » vous ont le plus surprise ?
ANTOINETTE GUHL - La première, c'est la confirmation qu'effectivement l'industriel Nestle Waters a commis, vis-à-vis des consommateurs, une fraude avérée et avouée, que l'on peut même qualifier d'escroquerie. Pendant plusieurs années, il a vendu, sous les marques Vittel, Contrex, Hépar et Perrier, des eaux minérales dites « naturelles » qui en réalité étaient traitées. Or, la définition réglementaire de l'« eau minérale naturelle » implique l'absence de traitements : elle doit être pure à l'origine. C'est cela qui justifie ses bénéfices pour la santé et pour l'environnement, et c'est à ce titre que les industriels la vendent jusqu'à 200 fois plus chère que l'eau du robinet. Si, pour qu'elle soit sanitairement sûre, elle doit être traitée, on ne peut plus l'appeler « eau minérale naturelle ».
La deuxième révélation, c'est que le gouvernement et les ministres successifs ont trop laissé faire. Je ne dis pas qu'ils n'ont pas du tout agi, car il y a eu beaucoup d'études, de contrôles, d'inspections qui ont été commandés. Les services de l'État ont grandement été mobilisés et ont fait ce qui leur était demandé. Mais je déplore un défaut de décision: le gouvernement n'a pas sanctionné l'industriel. Alors même qu'il était au courant de cette fraude, il l'a laissé continuer de mettre ses produits sur le marché pendant au moins deux ans.