Avec la flambée des prix, le BTP entre dans "une période de fortes turbulences"

La hausse des prix des matériaux et de l’énergie met à rude épreuve le secteur de la construction. Illustration en Normandie où les Fédérations du bâtiment et des travaux publics ont sondé leurs adhérents. Si les carnets de commandes restent bien orientés, les trésoreries se tendent et la visibilité est quasi nulle. Rarement les entreprises auront navigué dans un tel brouillard.

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12% des entreprises normandes du bâtiment disent s'inquiéter pour la pérennité de leur activité.
12% des entreprises normandes du bâtiment disent s'inquiéter pour la pérennité de leur activité. (Crédits : DR)

Les années se suivent et ne se ressemblent pas pour les acteurs de la construction, en butte à un effet montagnes russes. L'exercice 2021 s'était bien terminé pour les entreprises normandes du BTP qui avaient enregistré une augmentation de leur chiffre d'affaires de 17% et de leurs effectifs salariés de 3%. L'année 2022 s'annonce sous des auspices moins favorables. « Ce que l'on subit aujourd'hui est autrement plus fort que la crise Covid », s'alarme Régis Binet, président de la Fédération régionale des travaux publics.

Premier motif de préoccupation pour la profession, la flambée du prix de l'énergie - et notamment du gazole non routier - mais aussi des matériaux de construction. Béton, bitume, briques, ciment, carrelage, acier, isolants, peinture... Il n'y a pas un matériau qui ne subisse cette poussée inflationniste parfois dans des proportions très importantes. Les entreprises sondées par la Cellule économique régionale de la construction (CERC) dans une « enquête flash » font ainsi état d'une augmentation de 46% pour le bois, de 38% pour l'acier ou encore de 34% pour le cuivre et de près d'un quart pour le PVC.

L'imprévisible devient la norme

Pour ne rien arranger, les tarifs fluctuent à un rythme inédit, constate Bertrand Dumouchel, secrétaire général de la Fédération normande du bâtiment. « On voit de plus en plus souvent de fournisseurs qui proposent des offres valables pendant quelques heures ou quelques jours ». « Les entreprises font face à des prix qui ne sont garantis que sur un temps très court », confirme la CERC. A ces incertitudes, s'ajoutent les retards d'approvisionnement. Dans la même enquête, 85% des entreprises du BTP se disent touchées par le phénomène, et près de 900 chantiers seraient « à l'arrêt ou fortement perturbés » en Normandie.

Dans ces conditions, difficile d'anticiper alors que la plupart des marchés de la construction sont conclus un voire deux ans à l'avance. « Ce que les entreprises chiffrent aujourd'hui sera peut-être caduc demain », s'inquiète Bertrand Dumouchel. Difficile aussi de répercuter ces aléas sur les commandes déjà signées. De fait, les deux tiers des adhérents de la Fédération du bâtiment affirment rencontrer des problèmes pour modifier les contrats en cours. Les tensions sont particulièrement sensibles sur le marché des particuliers, souligne la CERC. « Il est quasiment impossible aux artisans et aux petits constructeurs de maisons individuelles de réviser le prix ».

Dans les travaux publics qui vivent à 80% des commandes des collectivités, le choc est en partie amorti grâce aux nouvelles dispositions prescrites par Jean Castex pour les marchés publics de la construction (dont l'introduction obligatoire d'une clause d'imprévisibilité). Pour autant, la profession redoute que ces augmentations ne conduisent les communes ou les départements à reporter ou à corseter leurs investissements. Régis Binet voit d'ailleurs déjà poindre des signaux faibles. « Normalement, beaucoup d'affaires sortent en avril et mai après le vote des budgets mais j'ai la fâcheuse impression que cela ralentit ».

Des trésoreries tendues

Malgré la bonne tenue des carnets de commandes, tous ces phénomènes - auxquels se greffe la pénurie récurrente de main-d'œuvre - commencent à peser sur la trésorerie des entreprises contraintes pour certaines de travailler à perte. Membres de la Cellule Economique Régionale, les représentants de la SMA BTP, principal groupe d'assurance du secteur de la construction, se montrent peu optimistes pour 2022. Ils s'inquiètent en particulier du « téléscopage entre la hausse des prix et le remboursement des PGE » et anticipent une hausse des défaillances.

« Pour l'instant, cela tient vaille que vaille parce que le niveau de commandes reste stable mais les PME et TPE qui étaient déjà fragiles avant la crise urkrainienne entrent dans une période de fortes turbulences », observe de son côté Bertrand Dumouchel. Une analyse que confirme l'enquête de la CERC. 12% des entreprises normandes du bâtiment disent s'inquiéter pour la pérennité de leur activité, un taux qui monte à 22% dans les travaux publics. Un point d'attention qui appellera sans doute des réponses rapides de la part du futur gouvernement.

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