« Le ciment reste un poste impressionnant d'émission de CO2 » (Marjolaine Grisard, Nexity)

GRAND ENTRETIEN. Réunis en assemblée générale ce 18 mai 2022, les actionnaires de Nexity viennent de approuver à près de 88% la stratégie Climat et biodiversité. Au lendemain de l'entrée en vigueur de la nouvelle réglementation environnementale des bâtiments neufs dite "RE2020" et du décret sur le tertiaire, le promoteur immobilier n'a plus d'autre choix que de verdir son offre de services. Les explications de Marjolaine Grisard, directrice RSE.
César Armand

8 mn

Après quinze ans chez ADP, Marjolaine Grisard a rejoint Nexity en mai 2021.
Après quinze ans chez ADP, Marjolaine Grisard a rejoint Nexity en mai 2021. (Crédits : Nexity)

LA TRIBUNE : Vous venez de présenter la stratégie Climat et biodiversité de Nexity en assemblée générale, adoptée par près de 88% des actionnaires. Déjà, en janvier 2020, vous annonciez deux objectifs de réduction de votre empreinte carbone à horizon 2030 sur la base de celle de 2019 : - 28% pour vos sites administratifs et - 22% par mètre carré de surfaces de plancher de bâtiments livrés. Qu'est-ce qui a changé ?

MARJOLAINE GRISARD : Depuis 2015, nous comptabilisons le poids carbone de nos opérations, dans une trajectoire qui considère le cycle de vie de nos bâtiments. Après avoir mobilisé nos collaborateurs et l'écosystème, nous voulons accélérer le déploiement de cette stratégie climat et biodiversité. Cette dernière constitue au même titre que le climat le défi du siècle et ces deux défis sont intimement liés. La ville de demain c'est maintenant que nous la construisons.

Qu'est-ce qui fait la différence par rapport à ces engagements pris il y a deux ans ?

Notre stratégie intègre l'amont - les méthodes constructives et les matériaux - et l'aval, les consommations d'énergie, mais aussi les enjeux de réhabilitation voire de transformation, considérant que les bâtiments puissent évoluer au cours de leur vie. Cette dernière a été certifiée par le SBTi (une initiative portée notamment par les Nations unies et le Fonds mondial pour la nature-WWF, Ndlr). Aujourd'hui, nous réhaussons nos objectifs sur les scopes 1 et 2, c'est-à-dire nos émissions directes et indirectes liés à nos véhicules et bâtiments administratifs et qui représentent 0,5% des émissions de CO2 du groupe. De 28% de carbone en moins, nous visons -47% à horizon 2030 sur la base de celles de 2019. Pour le scope 3, c'est-à-dire le cycle de vie des bâtiments livrés dans le cadre de l'activité de promotion et plus de 95% de notre bilan carbone, nous doublons notre ambition, en visant une baisse, non pas de 22%, mais de 42% nos émissions par mètre carré.

Pourquoi maintenant ?

Nexity accélère sa stratégie Climat et Biodiversité et réhausse ses objectifs en visant désormais une trajectoire carbone certifiée alignée 1,5°C. Cette nouvelle trajectoire 2030 est d'un niveau 10% supérieur à celle de la réglementation environnementale des bâtiments neufs dite « RE2020 » (entrée en vigueur au 1er janvier 2022, Ndlr).

C'est-à-dire ?

C'est à dire que l'empreinte carbone des bâtiments que nous livrons sera 10% meilleure que les seuils successifs de cette réglementation, déjà très exigeante par rapport aux réglementations d'autres pays européens.

Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, le Centre de recherches pour l'expansion de l'économie et le développement des entreprises (Rexecode) pour le compte du Medef estime que les entreprises devront investir entre + 10% et +13% en plus chaque année, soit entre 31 et 43 milliards d'euros supplémentaires, notamment sur les véhicules utilitaires, le transport routier de marchandises, les bâtiments tertiaires, la production d'électricité et l'industrie. Quels sont les investissements que vous avez débloqués en ce sens ?

Nous nous donnons les moyens de nos ambitions ! En revanche, nous ne sommes ni foncière ni investisseur. Nous souhaitons embarquer notre écosystème et construire bas-carbone à coûts maîtrisés et en identifiant des leviers d'action pour ne pas enchérir le coût de construction.

A quels leviers pensez-vous ? Aux matériaux de construction validés par la réglementation environnementale des bâtiments neufs dite « RE2020 » entrée en vigueur le 1er janvier ?

Chaque opération est unique et nous avons testé des solutions. Il n'y a pas que le bois, il y a aussi du béton bas-carbone et des briques performantes. Cette semaine, nous organisons d'ailleurs notre premier Salon de la construction, sur le thème du « bas carbone abordable », avec et pour nos clients et partenaires, afin de partager des solutions concrètes pour construire bas-carbone.

Le béton dit vert reste controversé, car le ciment est certes substitué mais encore majoritairement par des laitiers, les déchets de fonderie et d'aciérie... Qu'y répondez-vous ?

Le ciment reste un poste impressionnant d'émission de CO2. Des solutions existent déjà pour atténuer son empreinte carbone, mais la filière doit encore fournir des efforts dans les prochaines années. Chaque filière doit accomplir sa propre mue, et notre rôle de leader est de les accompagner.

Comment faites-vous face au renchérissement du coût des matériaux ?

Nous travaillons sur différents leviers pour bénéficier par exemple de notre taille. Nous faisons par ailleurs également travailler des entreprises locales avec des opérations en circuit court. Notre impact économique et social est très positif. Nous le faisons par exemple sur notre opération de la Porte de Montreuil, avec des matériaux extrêmement locaux, mais aussi sur d'autres opérations plus petites ailleurs en régions.

Plus généralement, comment accompagnez-vous vos clients dans leur décarbonation, comme la rénovation énergétique des logements et l'exploitation bas-carbone de leur parc ?

Nous nous définissons comme une entreprise de services à l'immobilier. Notre nouvelle stratégie climat comprend des objectifs chiffrés sur les services aux particuliers comme dans notre activité de syndic. Nous avons en outre signé un deuxième « Green Deal » avec Plan Bâtiment Durable et le Ministère de la Transition écologique, en nous engageant notamment à avoir encadré et permis la rénovation de 10.000 logements en copropriété, réalisé cinq projets de surélévation et/ou densification permettant le financement de la rénovation énergétique de ces immeubles et avoir commandé ou réalisé 5.000 audits énergétiques dans le cadre du déploiement de l'offre d'accompagnement rénovation énergétique pour ses propriétaires bailleurs à fin 2025.

Le calendrier d'interdiction à la location des passoires thermiques, aux horizons 2023, 2025, 2028 et 2034, est de plus en plus remis en cause. Et vous ?

Ces logements constituent une proportion importante du parc national et donc de notre parc en gestion. Nous accompagnons nos clients pour mener des diagnostics énergétiques et aidons les propriétaires à mobiliser les aides financières existantes.

Comment passer de la rénovation par gestes à la rénovation globale, comme l'espèrent les professionnels et les responsables politiques ?

Il faut rénover et transformer. Nous savons muter des bureaux et des parkings en logements pour faire des opérations 100% résidentielles ou mixtes. Augmenter la part des réhabilitations permet également de réduire l'empreinte carbone.

En réalité, vous vous ne faites que vous plier au décret tertiaire, entré en vigueur au 1er janvier 2022, qui contraint tous les propriétaires bailleurs et occupants de surfaces de plus de 1.000 mètres carrés à réduire leurs consommations d'énergie sur la base de celles de 2010 : -40% en 2030, -50% en 2040 et -60% en 2050...

Bien sûr nous accompagnons nos clients dans cette réglementation, mais nous allons au-delà. En matière de gestion de bâtiments, nous travaillons, avec la foncière Gecina, à un référentiel bâtiment bas carbone (BBCA) exploitation.

Comment conciliez-vous par ailleurs la construction neuve, l'objectif de zéro artificialisation nette des sols (ZAN) à horizon 2050 et la protection de la biodiversité ?

Ce n'est pas évident de concilier les attentes, mais l'ambition est d'accélérer dans la prise en compte de cet enjeu complexe. Notre ambition de contribuer à limiter l'imperméabilisation et l'artificialisation des sols passe notamment par la reconstruction de la ville sur la ville.

Outre les 750 millions d'euros de France Relance fléchés vers les friches, le président-candidat Macron a promis un "grand programme de revitalisation et de rénovation des zones périurbaines et des entrées de ville", type « Action Cœur de ville » ou « Petites villes de demain ». Vous positionnerez-vous dessus ?

Nous le faisons déjà. La requalification permet de limiter l'étalement urbain. C'est bénéfique pour tout le monde.

Pourquoi, enfin, cette stratégie était-elle soumise à l'avis consultatif des actionnaires et non à un vote contraignant ?

C'est une pratique normale pour ce type de résolution. Notre objectif est de mobiliser autour de cet engagement fort et d'entraîner toutes nos parties prenantes, en premier lieu nos collaborateurs, nos clients et fournisseurs.

César Armand

8 mn

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Commentaires 8
à écrit le 20/05/2022 à 7:42
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Il faut d'une part bannir progressivement le ciment qui est une hérésie environnementale, le remplacer progressivement par des matériaux naturels et d'autre part, cesser de bâtir à tout va et n'importe comment sous prétexte de sauvegarde d'emploi. Le...

à écrit le 19/05/2022 à 15:35
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La réaction chimique génère du CO2 même si on chauffe les fours à l'hydrogène ou à l'électricité nucléaire. Mais ceux qui travaillent sur le ciment sans clinker (ai oublié leur nom, vieillesse ennemie) vont pouvoir produire du ciment décarboné. Les r...

le 19/05/2022 à 16:08
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Le ciment sans clinker est issu de déchets de l'industrie qui vont se raréfier donc ce n'est pas une solution viable à long terme et surtout en très grande quantité. Tous les cimentiers actuels travaillent bien évidemment à de nouvelles formulations...

à écrit le 19/05/2022 à 9:39
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Pourquoi n'utilise t'on pas de la vase dont parfois on ne sait pas quoi en faire, pour effectuer certains travaux en remplacement du ciment..

à écrit le 19/05/2022 à 8:57
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LA solution: construire en bois.

à écrit le 19/05/2022 à 8:57
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LA solution: construire en bois.

le 19/05/2022 à 16:05
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Le tout bois ou le tout autre matériau est une illusion. Si on construit tout en bois il n'y aura plus de forets !!! Il faut un mixe de tout et une modification des ciments et des bétons pour les rendre moins émetteurs de CO2.

à écrit le 18/05/2022 à 22:20
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C'est bien de le rappeler. Et oui, le paradis écologique n'existe pas dans la réalité

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