Ebola : "Sans l'intervention des entreprises privées, la crise aurait duré plus longtemps"

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L'aide des entreprises privées représenterait 20% de l'aide totale à la lutte contre Ebola.
L'aide des entreprises privées représenterait 20% de l'aide totale à la lutte contre Ebola. (Crédits : DR)
Alors qu'elles n'ont rien à voir avec la santé, ces entreprises, multinationales ou pas, parce qu'elles sont implantées durablement dans les pays concernés, ont eu une action particulièrement efficace dans la résorption de la crise Ebola. Mathieu Lamiaux, directeur associé senior du BCG, expert des questions de santé internationales et co-auteur d'un rapport sur la question, explique à La Tribune comment ces entreprises ont analysé la situation et agi. Entretien.

Publié le 05/06/2015 à 15h45. Mis à jour le 06/06/2015 à 13h08.

LA TRIBUNE - Vous assurez que les entreprises privées, hors secteur de la santé, ont été des acteurs très importants dans la lutte contre Ebola...

MATHIEU LAMIAUX - Oui. Des catégories d'acteurs très différents sont intervenues, cela a été une surprise. Parmi les plus gros acteurs de la lutte contre Ebola, figurent les sociétés privées qui ont des opérations sur le terrain [dans les pays où l'épidémie a été la plus forte, Ndlr], qu'il s'agisse des petits ou des grands groupes.

On peut citer Rio Tinto, qui possède une mine en Guinée à la frontière du Mali et emploie 3.000 personnes. ArcelorMittal et Bridgestone étaient dans des situations similaires. Ces entreprises ont fait en sorte de protéger leurs employés. Elles ont rapidement mis en place des plans de protection pour leurs salariés, elles ont investi pour proposer des formations de lutte contre Ebola pour ces derniers, leur famille, puis, assez rapidement, l'entourage de celle-ci.

Enfin, ces sociétés ont donné au reste du monde une vision claire de ce qui se passait sur le terrain, car elles y étaient confrontées tous les jours. Elles ont pu informer, partager ce qui se passait, utiliser leurs infrastructures pour aider à lutter contre l'épidémie, alors qu'elles ne sont pas spécialisées dans le domaine de la santé.

Le rôle du secteur privé a été important pour contenir et ralentir l'évolution de l'épidémie. S'il n'y avait pas eu l'intervention des entreprises, la résorption de la crise aurait été plus longue.

Y a-t-il eu des dysfonctionnements dans l'action des acteurs privés ou même des ratés ?

Certaines bonnes idées n'ont pas pu aboutir. Par exemple, Orange proposait d'utiliser un logiciel pour identifier les foyers de transmission de l'épidémie, en analysant les flux de conversations téléphoniques. Avec l'aide d'une université américaine, la société française a mis en place la grille de lecture adéquate mais elle n'a pas pu être utilisée du fait des restrictions en matière d'utilisation des données personnelles. Evidemment, lors d'une telle crise aucun gouvernement n'a été en mesure de faire voter une loi adaptée. C'est une des leçons de l'épidémie d'Ebola.

En ce qui concerne les dysfonctionnements, si certains donateurs ont mis à disposition des ressources, en nature souvent, ils se sont heurtés à leur mauvaise connaissance du pays. Les ministères eux-mêmes ne savaient pas forcément où devaient être déployées les ressources.

Quelle action émanant d'une société vous a le plus marqué ?

Celle de Firestone, une entreprise spécialisée dans la fabrication de pneumatiques. Au Liberia, dès que la crise a éclaté, le chef des équipes médicales de l'exploitation s'est rendu compte de ses connaissances limitées sur Ebola. Il a contacté le ministère libérien, qui s'est alors avéré incapable de le renseigner. Puis, il a affectué des recherches sur Internet et trouvé des informations pour comprendre comment lutter contre l'épidémie. Dans l'usine de l'exploitation, on utilise des combinaisons, protections type gants, masque et chlore. Ces éléments ont été adaptés pour protéger les employés et leurs familles, soit près de 80.000 personnes

Firestone a compris également qu'il fallait isoler les personnes touchées par le virus. La société, installée sur une zone très isolée, a ainsi été capable de contenir l'épidémie et a enregistré peu de décès en s'appuyant sur des moyens simples sans aucun accès à des ressources extérieures ni à des équipes médicales extérieures.

Vous évoquez l'action des entreprises privées très actives sur le terrain. Mais les industries pharmaceutiques semblent, quant à elles, avoir réagi plus tardivement...

C'est un mauvais procès qu'on a fait aux laboratoires pharmaceutiques. On connaît Ebola depuis 1976. Entre cette date et le déclenchement de la crise actuelle, il y a eu 1.590 morts dans le monde, principalement en RDC et en Ouganda, et ce, systématiquement dans des lieux reculés, isolés. Les flambées de l'épidémie apparaissaient et disparaissaient rapidement du fait de la forte mortalité. Compte tenu de ces caractéristiques, aucun acteur, que ce soit l'OMS, les gouvernements américain ou français n'ont vu l'urgence et l'importance de développer un vaccin. Pourtant, techniquement, un vaccin aurait pu être développé il y a 15 ans déjà.

Ainsi, demander à une société privée, qui doit rendre des comptes à ses actionnaires, de développer un vaccin, pour un petit nombre de patients, dans des conditions difficiles et des essais cliniques coûteux, n'est pas réaliste, selon moi. On peut blâmer l'industrie pharmaceutique de ne pas l'avoir fait, comme on peut blâmer les universités et centres de recherche nationaux.

Par ailleurs, plusieurs grands laboratoires de santé (Johnson & Johnson, GlaxoSmithKline ou Merck) ont investi et accéléré leur programme de recherche et de développement, et aujourd'hui, ils sont en mesure de proposer les premières doses de vaccin anti-Ebola pour des essais cliniques de phase 2.

    Lire >> Ebola : premiers vaccins de Merck et GSK testés à grande échelle au Libéria

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Commentaires
a écrit le 05/06/2015 à 21:57 :
Il est facile de comprendre l' "engagement" des US contre ebola lorsque l'on voit ce qui se passe à Haïti...
a écrit le 05/06/2015 à 20:04 :
La population de l'Afrique était de 220 millions d'habitants en 1950, elle est de 1.3 milliard aujourd'hui, et devrait être de 2.5 milliards en 2050 et de 4.3 milliards d'individus d'ici la fin de ce siècle. Elle aura donc été multipliée par 20 en 150 ans...
Réponse de le 05/06/2015 à 23:28 :
Ebola est une des solutions à ce problème démographique

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