Crise gazière entre Berlin et Moscou : tout savoir sur la turbine de la discorde

Berlin et Moscou s'accusent mutuellement de bloquer une des turbines qui équipe d'ordinaire le gazoduc Nord Stream 1, une infrastructure essentielle pour alimenter le Vieux Continent en gaz. Six questions pour tout comprendre à ce conflit diplomatique, qui pourrait encore aggraver la crise énergétique que traverse l’Union européenne.
Le chancelier allemand Olaf Scholz pose devant la turbine qui doit équiper le gazoduc Nord Stream 1, actuellement entreposée dans une usine de Siemens Energy dans l'Ouest de l'Allemagne.
Le chancelier allemand Olaf Scholz pose devant la turbine qui doit équiper le gazoduc Nord Stream 1, actuellement entreposée dans une usine de Siemens Energy dans l'Ouest de l'Allemagne. (Crédits : WOLFGANG RATTAY)

Le géant russe Gazprom prétend que le retour en Russie de la turbine à gaz de Siemens Energy est « impossible » et la juge indispensable au bon fonctionnement du gazoduc Nord Stream 1. Berlin dément ces affirmations et accuse Moscou de chercher un prétexte supplémentaire pour retarder le retour de cette turbine et réduire davantage ses livraisons de gaz, dont les Européens sont très dépendants, et plus particulièrement les Allemands. Six questions pour tout comprendre à cet affrontement diplomatique, dont le dénouement sera crucial pour la sécurité d'approvisionnement du Vieux Continent l'hiver prochain.

A quoi sert une turbine dans un pipeline ?

Une turbine est une pièce maîtresse dans un gazoduc. Elle est le composant principal des stations de compression « qui permettent de compresser et de pousser le gaz pour qu'il avance à une vitesse de 30 km/h tout au long du tuyau », explique Jacques Percebois, économiste et directeur du Centre de recherche en économie et droit de l'énergie (Creden). Ces stations de compression sont alimentées soit par du gaz, soit par de l'électricité. « En moyenne, il faut installer une station de compression tous les 100 kilomètres », précise Jacques Percebois.

Pourquoi cette turbine est-elle au cœur des tensions entre Berlin et Moscou ?

Cette turbine a été envoyée en réparation au Canada sur un site de Siemens Energy. En juin dernier, le groupe gazier russe Gazprom avait alors invoqué ces travaux pour justifier une réduction drastique de ses livraisons vers l'Europe via le gazoduc Nord Stream 1. Or, en temps normal, ce gazoduc peut acheminer 167 millions de mètres cubes de gaz quotidiennement selon Gazprom. Cela en fait la principale infrastructure d'exportation de gaz russe vers l'Allemagne, puis l'Europe. Aujourd'hui, l'Allemagne est encore très dépendante du gaz russe. Il représente 35% de ses importations totales de gaz, contre 55% avant le début du conflit en Ukraine.

La maintenance de la turbine est-elle réellement la cause des baisses de livraisons de gaz en Europe ?

Le gazoduc Nord Stream 1 a été conçu avec les turbines de l'allemand Siemens Energy. Pour des raisons techniques, il n'est donc pas possible d'utiliser le modèle d'un autre constructeur. Mais Berlin, tout comme plusieurs acteurs occidentaux, ne croit pas au motif technique invoqué par Gazprom pour expliquer la baisse des livraisons de gaz. De nombreux experts estiment également que les travaux de maintenance de la turbine ont été utilisés comme prétexte par Moscou pour fermer peu à peu son robinet vers les Vingt-Sept.

Aujourd'hui, les flux de gaz transitant par Nord Stream 1 sont réduits à seulement 20% de leur capacité. Les livraisons de gaz russe vers l'Allemagne, la France et l'Italie sont ainsi fortement réduites tandis que Gazprom a carrément interrompu ses livraisons vers la Pologne, la Bulgarie, la Finlande, le Danemark, les Pays-Bas et la Lettonie.

Où se trouve actuellement la turbine ?

La turbine est actuellement entreposée dans une usine de Siemens Energy à Mülheim an der Ruhr. Elle a donc pu être rapatriée en Allemagne, après qu'Ottawa ait donné son feu vert début juillet, une fois les opérations de maintenance terminées. La compagnie Gazprom fait pourtant l'objet de sanctions depuis l'invasion de l'Ukraine par l'armée russe. Le ministre des Ressources naturelles canadien, Jonathan Wilkinson, a donc dû signer un permis « révocable et d'une durée limitée » afin de permettre le retour des précieux équipements. Cette décision a suscité de vives contestations en Ukraine. Son président, Volodymyr Zelensky, a dénoncé une « exception absolument inacceptable au régime de sanctions contre la Russie ».

Pourquoi n'a-t-elle pas encore été réceptionnée par Gazprom ?

Pourtant, la turbine n'a toujours pas atteint sa destination finale et demeure encore aujourd'hui en Allemagne. Gazprom et Vladimir Poutine ont régulièrement reproché à Siemens Energy de retarder volontairement le retour de celle-ci en Russie en ne communiquant pas les documents nécessaires à sa remise en route, ce dont l'entreprise se défendPlus largement, Moscou assure que les sanctions prises par les pays occidentaux à son encontre rendent « impossible la livraison » de la turbine.

De son côté, le chancelier allemand Olaf Scholz rejette catégoriquement cet argument et accuse la Russie d'être responsable du blocage de la livraison. « Il n'y a aucune raison qui empêcherait la livraison d'avoir lieu », a t-il affirmé mercredi 3 août. Moscou doit juste « fournir les informations douanières nécessaires pour son transport vers la Russie », a-t-il ajouté, lors d'une visite à l'usine de Siemens où se trouve cette turbine.

Quel risque représente ce blocage ?

Si Gazprom ne réceptionne pas la turbine, la Russie pourra utiliser ce prétexte pour diminuer davantage ses livraisons de gaz vers les pays européens. Or, si les flux fléchissent encore, il sera très difficile pour certains Etats membres, et en particulier l'Allemagne, de constituer suffisamment de stocks pour assurer la sécurité d'approvisionnement l'hiver prochain. Ce qui pourrait avoir des conséquences dramatiques pour son pays et avoir des répercussions en cascades, les marchés européens étant intimement liés.

Face à cette menace, les Vingt-Sept tentent de se sevrer au plus vite du gaz russe en diminuant leur consommation, diversifiant leurs sources d'approvisionnement, en ayant massivement recours au gaz naturel liquéfié (GNL) livré par voies maritime, notamment depuis les Etats-Unis, et en accélérant le déploiement des énergies renouvelables. De nombreux pays ont aussi pris individuellement la décision de recourir davantage aux centrales à charbon ou de prolonger la durée de vie de certaines de leurs centrales nucléaires, dont la fermeture imminente était pourtant actée. C'est notamment le cas de la Belgique tandis que l'Allemagne, initialement fermement opposée à cette idée, ne l'est plus. Si cette décision était effectivement prise, ce serait une mesure très forte politiquement.

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ENCADRÉ

L'ex-chancelier allemand Gerhard Schröder accuse son propre pays

Dans une interview accordée à l'hebdomadaire Stern, l'ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, visé par une procédure d'exclusion de son parti en raison de sa grande proximité avec Vladimir Poutine, accuse Siemens Energy. Selon lui, l'équipementier allemand tarderait volontairement à rendre aux Russes la turbine de la discorde. Dans cette interview, il rejette également l'existence d'un agenda russe caché, qui orchestrerait la baisse progressive du débit du gazoduc Nord Stream 1. Enfin, il critique ouvertement les décisions prises par Berlin : « Quand on ne veut pas se servir du gazoduc Nord Stream 2, on doit en assumer les conséquences. Et elles vont être gigantesques en Allemagne », prévient-il. L'ancien chancelier, qui s'est rendu la semaine dernière en Russie, siège au conseil d'administration de cette infrastructure, dont la mise en service a été annulée quelques jours seulement avant l'invasion russe de l'Ukraine.

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Commentaires 13
à écrit le 06/08/2022 à 7:03
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Les divorces ne sont jamais simples. Les Allemands ont essayé, pas seulement par cupidité comme on le dit souvent, d’amadouer la Russie par l’argent. Là, la question ne concerne que le rythme du divorce si je comprend bien.

le 07/08/2022 à 8:28
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l'allemagne c'est aussi servi du gaz russe pour contrer la france a bruxelles sur les central nucleaire et imposer des augmentations du prix de l'electricite ce que m macron et son ministre des finances nie

à écrit le 05/08/2022 à 15:11
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XVIIème siècle, c'est très frais, et vous oubliez les reitres en Bourgogne....A l'échelle de ce qui a suivi je crains que le score reste en 'faveur' de nos amis germains.... Et sans vouloir dédouaner Turenne, ce n'était pas gratuit, il y avait une ra...

à écrit le 05/08/2022 à 8:19
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A votre avis, qui a le plus intérêt a manipuler l'opinion?

à écrit le 05/08/2022 à 1:22
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Va comprendre Charles ? Un pays qui signe des sanctions pour ne plus utiliser le gaz russes, râle pour en avoir ! Les méandres de l'hypocrisie politicienne reste très obscurs !

le 05/08/2022 à 7:17
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avez vous compris ou allez vous comprendre l'hypocrisie allemande car c'est bien ce qui caractérise ces dirigeants qui ne pense qu'a leur pays au grand desespoir des francais qui eux ont des dirigeants qui se moque completement du destin du pays

à écrit le 04/08/2022 à 19:40
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Fallait pas faire des sanctions

le 04/08/2022 à 21:17
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@Charlie Fallait pas...faut qu'on...en faiy vous approuvez la guerre de Poutine. Vous êtes donc contre la démocratie, contre l'UE, les US et pour la dictature , l'autocratie, contre la liberté de la Presse et les libertés tout court, pour les jugeme...

à écrit le 04/08/2022 à 18:55
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Le probleme avec l'Allemagne n'est pas un problem complexe est on n'a pas besoin de Perelman pour le resoudre.C'est bien plus simple.Un Frexit est automatiquement des douanes entre la France et Allemagne et blocage du transport routier.Apres quelques...

à écrit le 04/08/2022 à 16:17
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Encore un démonstration de l'outrecuidance allemande dans toute sa grandeur. Ils imposent des sanctions financières à la Russie et s'étonnent que cette dernière utilisent des atouts pour répliquer. L'Allemagne est seule responsable du piège dans le...

le 05/08/2022 à 6:39
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Calme l'ami, calme... L'histoire du monde et de l'Europe ne débute pas à un calendrier écrit par vous.. La France a plus souvent marché sur l'Allemagne et piétiné toutes les valeurs que le contraire.

le 05/08/2022 à 8:18
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Eclairez nous, soyez factuels. Racontez nous comment les méchants français ont piétiné les gentils allemands....

le 05/08/2022 à 11:46
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Bon entre autre, le saccage du Palatinat.. épisode fort glorieux s'il en est des armées françaises. Notons que tout les intervenants de l'époque sont des célébrités d'aujourd'hui...

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