C'était il y a à peine un an. En mai 2022, peu de temps après l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le monde redoutait une hausse brutale des prix du gaz, notamment du gaz naturel liquéfié (GNL) acheminé par bateaux des quatre coins du monde. Et pour cause, le marché faisait face à un « déséquilibre structurel » entre l'offre globale, amoindrie par les coupures inopinées de Vladimir Poutine, et la demande, encore très soutenue en Europe comme ailleurs, alertait le Groupe international des importateurs de gaz naturel liquéfié (GIIGNL). Si bien qu'une « crise majeure » se profilait jusqu'en 2024 au moins, le temps d'ajouter des capacités de production, renchérissait alors le cabinet Rystad Energy.
Pourtant, depuis plusieurs semaines, l'équation semble s'inverser : le GNL est devenu abondant, si bien que ses prix chutent sur le Vieux continent. Les tarifs pour livraison le mois prochain ont même baissé de 5% la semaine dernière sur la principale bourse d'échange du continent, le TTF (un marché virtuel basé aux Pays-Bas où des expéditeurs et des acheteurs s'échangent du gaz), atteignant leur plus bas niveau en deux ans, à 21€/mégawattheure (MWh). Soit bien loin du prix d'achat enregistré en août 2022, lorsque le MWh avait culminé à 340 euros, un record historique qui avait poussé Bruxelles à tenter d'instaurer un plafond à 180 euros/MWh.
L'industrie européenne, moins gourmande en gaz
En cause : un recul significatif de la demande de GNL, aussi bien en Europe qu'en Asie. Autrement dit, cette denrée précieuse, pour laquelle les Vingt-Sept se battaient il y a encore six mois jusqu'à accaparer les volumes commandés par d'autres pays, n'est plus autant disputée à l'échelle mondiale. Et ce, alors même que les livraisons russes de gaz n'ont pas repris, privant toujours le Vieux continent de son principal fournisseur historique.
De fait, l'hiver très doux lui a permis de ne pas épuiser ses stocks de GNL, constitués dans l'urgence à l'été 2022. Si bien que ces réserves souterraines sont aujourd'hui remplies à 68%, « soit 27 milliards de mètres cubes de plus qu'à la même période l'an dernier », relève Rystad Energy dans une toute nouvelle note. De quoi éloigner, pour l'instant, la perspective d'une rupture d'approvisionnement, et par là même éviter un bis repetita de la course tous azimuts vers les cargaisons disponibles observée en 2022, qui avait tiré les prix vers des niveaux historiquement élevés.
À cela s'ajoute une baisse significative de la consommation de gaz par l'industrie européenne. Celle-ci reste en effet sous la moyenne de ces dernières années malgré la chute actuelle des cours, après s'être logiquement contractée l'an dernier en raison de la flambée des prix. De quoi témoigner d'un effondrement ou d'une délocalisation de certaines chaînes de production ? Pas forcément, assure Nicolas Leclerc, co-fondateur du cabinet de conseil en énergie Omnegy. « En octobre 2022, on enregistrait une baisse de 33% de la demande de gaz des industriels par rapport à la moyenne 2016-2021. En mai, on n'était plus qu'à 25%. Cela repart peu à peu ! », affirme cet ancien cadre d'Engie.
« Quand on arrête une activité, il faut souvent de nombreuses semaines pour la relancer », abonde-t-on à l'Uniden, qui représente les entreprises grandes consommatrices d'énergie.
Or, les cours du GNL ne sont passés sous les 30 euros du MWh, un prix acceptable pour relancer certaines activités jusqu'alors lourdement handicapées par la crise, qu'autour de la mi-mai, rappelle un porte-parole.
« Tension sous-jacente »
Reste à voir si la demande repartira de plus belle une fois cette période de latence passée, entraînant par là même les tarifs à la hausse. « Il y a une vraie incertitude sur la part liée à l'effet prix, et celle due à une baisse de consommation plus large et pérenne », souligne Nicolas Leclerc. D'autant que la visibilité des industriels à moyen terme reste « médiocre », regrette-t-on à l'Uniden.
Preuve en est : malgré l'actuelle détente, Rystad Energy ne revoit pas le fond de son analyse de mai dernier. Car l'excédent de l'offre par rapport à la demande pourrait rapidement s'inverser, surtout en cas d'hiver froid, estime toujours le cabinet. Résultat : jusqu'à ce que des capacités de production supplémentaires arrivent sur le marché, notamment aux Etats-Unis ou au Qatar d'ici à un ou deux ans, « une tension fondamentale sous-jacente » persistera, ajoutent-ils.
« Nous nous attendons à ce que les prix augmentent à l'approche de l'hiver, car les dieux de la météo testeront à nouveau la robustesse du marché du gaz », pointe ainsi le cabinet dans sa dernière note.
Il faut dire que les cours restent intimement liés à la température, puisque celle-ci définit largement les besoins d'énergie des Européens pour se chauffer notamment. Selon Rystad, un hiver froid pourrait ainsi augmenter la consommation de GNL de « 30 milliards de mètres cube », soit environ 6 à 7 % de la demande totale des Vingt-Sept.
Vers une concurrence avec l'Asie ?
Or, en cas de resserrement du marché, « l'Europe et l'Asie continue[ront] de se faire concurrence pour les approvisionnements disponibles », poursuit le cabinet norvégien. Certes, les pays asiatiques demandent actuellement beaucoup moins de GNL que prévu, grâce, entre autres, à des stocks plus remplis que prévu, à une permutation au charbon ou à d'autres sources d'énergie (comme le nucléaire et les renouvelables au Japon), ou encore à des appels à la sobriété. Mais cela pourrait ne pas durer, avertit Rystad Energy.
D'autant que, depuis le 18 mai, le prix du GNL sur le TTF européen est passé en dessous de celui sur le JKM, la bourse d'échange équivalente en Asie. Par conséquent, « des fournisseurs commencent à se détourner de l'Europe » pour se diriger vers ce continent, afin d'y vendre leur GNL à un tarif plus avantageux, note Nicolas Leclerc. Ce qui devrait « constituer le support majeur à une remontée des prix », ajoute-t-il. La politique « zéro Covid » de la Chine ayant d'ailleurs pris fin, la surabondance pourrait donc vite redevenir rareté.
Les fournisseurs, en tout cas, s'activent pour inverser rapidement la tendance : depuis quelques semaines, le Qatar a entamé une campagne historique afin de vendre son GNL, alors que de nouveaux gisements y seront exploités dès 2025. Et propose ainsi des contrats plus courts et moins chers, dans un but bien précis : attirer le maximum de clients, notamment asiatiques, pour revenir en position de force.
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