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ClimatEnergie & Environnement

La présidentielle dans le piège du nucléaire

Photo de Dominique Pialot

Dominique Pialot

Publié le 21 avril 2017 à 04:30 - Mis à jour le 21 avril 2017 à 04:56

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Le quinquennat s’achève sur un scénario rocambolesque concernant Fessenheim, qui ne garantit en rien que la centrale soit fermée prochainement, alors même qu’il s’agissait d’une promesse du candidat Hollande, qui, une fois le président, en avait fait un symbole fort de sa politique énergétique. Cinq ans plus tard, le mix énergétique français n’a pas évolué, mais le sujet a pris du galon dans l’opinion publique et les programmes des candidats. Les choix du prochain président en matière d’énergie...

En mai 2007, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy s'écharpaient entre les deux tours quant à la part du nucléaire dans le mix énergétique français. Dix ans plus tard, pas un candidat en lice n'ignore qu'elle représente 73 % de l'électricité consommée en France. Ils sont plusieurs à vouloir faire baisser cette proportion, certains souhaitant même une sortie totale du nucléaire. Mais l'intensité du dernier feuilleton concernant la fermeture de la centrale de Fessenheim et le caractère alambiqué de son issue (qui la fait dépendre de l'entrée en service de Flamanville, bien difficile à prévoir) l'ont à nouveau rappelé : tout ce qui a trait au nucléaire en France demeure délicat.

Or, dans un contexte de consommation plate, la place accordée au nucléaire déterminera l'ensemble de la politique énergétique des prochaines années.

Parmi les principaux candidats, Emmanuel Macron, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon prévoient de réduire (voire d'éliminer à terme pour les deux derniers) la part du nucléaire. À l'inverse, François Fillon et Marine Le Pen entendent revenir sur la loi de transition énergétique et la fermeture de Fessenheim, afin d'allonger la durée de vie des centrales existantes puis de renouveler le parc avec des réacteurs de nouvelle génération.

Un rôle essentiel dévolu à l'Autorité de sûreté nucléaire

Macron veut mettre ses pas dans ceux du gouvernement actuel en appliquant la loi de transition énergétique adoptée en août 2015. Il vise donc le plafonnement de la capacité de production nucléaire à son niveau actuel de 63,2 gigawatts, et une diminution à 50 % de la part atomique dans la production d'électricité en 2025. Mais il ne se projette pas au-delà. Concernant le renouvellement des centrales, leur démantèlement ou de nouveaux investissements, l'ancien ministre de l'Économie (alors grand défenseur du projet de deux EPR que EDF doit construire en Angleterre, à Hinkley Point) s'en remet au résultat des prochaines « visites décennales » des réacteurs existants, que l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) doit mener pour donner un avis générique courant 2018, puis une autorisation au cas par cas.

Benoît Hamon, allié au vert Yannick Jadot, se donne une génération (environ vingt-cinq ans) pour sortir complètement du nucléaire. Il veut acter la fermeture des premiers réacteurs dans les cinq prochaines années, « afin de respecter l'échéance intermédiaire d'un mix énergétique de 50 % en 2025 et de prendre en compte l'augmentation de production due aux énergies renouvelables ». Ce rythme de fermeture serait ensuite accéléré.

Quant à Jean-Luc Mélenchon, qui se cale sur le scénario négaWatt, il vise « un mix électrique 100 % renouvelable à l'horizon 2050, sur la base d'une planification donnant la priorité aux mesures de réduction de la consommation d'énergie - remettant en cause notre modèle productiviste - et au développement des filières d'énergie renouvelable ».

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Conscient néanmoins que « le parc nucléaire ne pourra fermer du jour au lendemain », il rappelle qu'il doit « être exploité dans des conditions optimales de sécurité jusqu'à la fermeture des centrales », mais sans fixer de calendrier plus précis. Comme Emmanuel Macron, mais avec un point d'arrivée différent, il délègue à l'Autorité de sûreté nucléaire la charge de dicter le rythme de diminution de la part du nucléaire.

Prolongation et renouvellement du parc actuel

À droite, le maître mot en matière d'énergie est la décarbonation. François Fillon se refuse à toute projection quant à la part souhaitable du nucléaire dans le mix français, mais réaffirme la contribution de l'atome à une électricité peu chère propice à la compétitivité de l'industrie française, à la garantie de tenir nos engagements ­climatiques et à l'indépendance énergétique du pays. Il entend revenir sur la fermeture de Fessenheim et conserver le parc nucléaire dans son intégralité. Son programme prévoit de finaliser la restructuration de la filière industrielle nucléaire, moderniser le parc nucléaire pour en prolonger la durée d'exploitation en veillant à une sécurité et une sûreté maximales de nos installations sous le contrôle de l'Autorité de sûreté nucléaire.

Marine Le Pen indique également dans son programme « vouloir maintenir, moderniser et sécuriser la filière nucléaire française » et garder le contrôle de l'État sur EDF, « en lui redonnant une véritable mission de service public ». Elle souhaite développer les filières françaises des énergies renouvelables (solaire, biogaz, bois, mais surtout pas l'éolien sur lequel elle entend au contraire instaurer un moratoire immédiat...), mais sans se fixer aucun objectif quant au mix énergétique.

Comme elle, Jean-Luc Mélenchon, veut renationaliser l'opérateur EDF et créer un pôle public de l'énergie qui inclurait également Engie. Au vu de l'imbroglio Fessenheim, on peut se demander si le passage de 83 % à 100 % du capital détenu par l'État lui permettrait de contraindre l'opérateur à appliquer la loi...

Pour mettre en œuvre leur programme, les deux candidats de la droite et de l'extrême droite devront faire voter une nouvelle loi de transition énergétique.

Étonnamment, malgré ces programmes divergents, tous les candidats affichent la volonté de développer massivement les énergies renouvelables, ce qui répond à des aspirations croissantes des Français (décentralisation, verdissement de l'électricité, implication citoyenne, voire autoconsommation, etc.), renforcées par une évolution des technologies et de la réglementation. Mais, dans un contexte de stagnation de la demande en électricité, seule une diminution de la part du nucléaire peut leur faire une place.

Par ailleurs, les candidats ne mentionnent pas précisément le rôle que devront jouer la sobriété et la maîtrise de la demande dans leur politique énergétique.

Le chiffrage controversé des différentes options

Cela ajoute de la complexité à l'estimation du coût des différentes options, un exercice qui se traduit par une équation à plusieurs inconnues : l'évolution de la consommation, des coûts de production de l'électricité selon les sources utilisées ; celle des prix régulés ; les coûts réels du grand carénage, du démantèlement et de la gestion des déchets.

L'Institut Montaigne, qui s'est livré au calcul du surcoût induit par une sortie totale du nucléaire, aboutit à une facture de 217 milliards d'euros répartis sur vingt ans. Ce montant se scinde en trois enveloppes : l'indemnisation de l'exploitant (EDF) et des actionnaires des centrales, évalué à 25 milliards d'euros ; un surcoût d'investissement et d'exploitation dû aux nouvelles capacités de production d'électricité nécessaires pour remplacer les réacteurs fermés (renouvelables + gaz), évalué à 179 Md€ ; un coût d'adaptation du réseau, estimé à 13 Md€.

Mais d'autres experts dénoncent une sous-évaluation des coûts de production actuels et futurs de l'électricité nucléaire, une surestimation de ceux des énergies renouvelables, et une hypothèse de fermeture des centrales plus rapide que ce que prévoient les candidats, y compris les plus pressés d'en finir avec l'atome.

Concernant le coût de production nucléaire, l'hypothèse de 40 € par mégawattheure (MWh) retenue par l'institut Montaigne est inférieure au tarif actuel de l'Arenh (accès régulé à l'électricité nucléaire historique, tarif auquel les autres opérateurs peuvent acheter la production d'EDF), qui n'a pas été réévalué depuis janvier 2012, mais que la Cour des comptes a estimé, en mai 2014, à 59,80 €/MWh. Et encore ce coût ne tient pas compte de la prolongation de la durée de vie des réacteurs, sans mentionner leur renouvellement. En février 2016, la Cour des comptes a estimé à 100 milliards d'euros le « grand carénage » destiné à prolonger l'exploitation des 58 réacteurs actuels au-delà des quarante ans initialement prévus, jusqu'à cinquante ans, et leur maintenance jusqu'en 2030.

Le nouveau nucléaire, cet inconnu

Quant au coût du nouveau nucléaire, le contrat passé par le gouvernement britannique pour l'électricité qui doit être produite par l'EPR d'Hinkley Point le situe à 110 €/MWh.

Le PDG d'EDF, Jean-Bernard Lévy, prévoit la mise en service de « 30 à 40 » EPR entre 2030 et 2050. Difficile d'estimer le coût de ce programme, dans la mesure où il s'agirait a priori de réacteurs plus petits et donc moins onéreux que ceux actuellement en construction. Même en divisant par deux le coût de l'EPR en chantier à Flamanville (Manche), qui s'élève à ce jour à 10,5 milliards (trois fois le montant annoncé à l'origine), la facture atteindrait de 150 à 200 milliards d'euros.

Enfin, persévérer dans le nucléaire signifie notamment s'acquitter de la gestion des déchets radioactifs actuels et futurs. L'enfouissement sur le site de Bure (Meuse) de ceux générés par le parc existant est évalué entre 25 milliards d'euros - pour le gouvernement - et 35 milliards d'euros - pour l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).

Concernant l'électricité d'origine renouvelable, destinée à remplacer en partie les capacités nucléaires fermées, l'Institut Montaigne a retenu une hypothèse de coût constant (80 €/MWh) entre 2018 et 2034. Or l'évolution observée sur les dix dernières années laisse présager de nouvelles baisses, de l'ordre de 25 à 30 % dans les dix ans, selon certains observateurs. Déjà, le dernier appel d'offres photovoltaïque lancé par la Commission de régulation de l'énergie (CRE) s'est soldé par un prix moyen de rachat de l'électricité autour de 62,50 euros le mégawattheure.

Enfin, l'hypothèse de fermeture dès 2018 de 200 TWh d'électricité d'origine nucléaire, soit la moitié du parc de production actuel, nécessitant un remplacement immédiat des capacités de production, ne correspond à aucun des scénarios envisagés par les candidats. Avec des hypothèses de consommation et d'exportation stables, le respect de la loi de transition énergétique implique entre 17 et 19 fermetures, soit un tiers du parc actuel. En termes de calendrier, même Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, les plus fervents partisans d'une sortie de l'atome, n'envisagent pas de fermetures en nombre dès 2018.

En rectifiant sur ces bases les hypothèses de l'Institut Montaigne, d'autres experts sont parvenus à une conclusion inverse, le scénario de fermeture des réacteurs nucléaires s'avérant plus économique qu'un scénario de maintien de la production actuelle.

La vérité, c'est qu'il est quasiment impossible de chiffrer les politiques énergétiques proposées par les différents candidats.

Le grand flou du démantèlement

Mais cela ne signifie aucunement que sortir du nucléaire soit une option facile, ni bon marché. Sur la base de ce que l'État vient de négocier avec EDF pour Fessenheim sous la pression du Conseil constitutionnel, l'indemnisation de l'opérateur et des autres actionnaires revient à quelque 500 millions d'euros (plus une part variable) pour deux réacteurs.

En outre, qui dit fermeture, dit démantèlement. En la matière, on reste dans le flou concernant le coût de l'opération. De nombreux observateurs estiment le montant de 60 milliards d'euros affiché par EDF sous-évalué (d'un facteur 2 à 3, selon certains). Là encore, bien difficile d'estimer le coût d'une opération encore jamais réalisée. À l'exception du petit réacteur de Chooz A, sur lequel les travaux ont commencé après sa fermeture en 1991, la France n'a en effet démantelé aucune installation.

L'entreprise, en principe assujettie à l'obligation d'un « démantèlement immédiat », propose désormais un démantèlement différé  à l'horizon 2100 pour les premières centrales de la filière UNGG (uranium naturel, graphite, gaz), fermées dans les années 1980. Certes, cela lui permet d'assainir nettement ses comptes, mais risque d'aller à l'encontre du droit européen.

Le développement de nouvelles capacités d'énergies renouvelables, même si les coûts ont drastiquement baissé ces dernières années, représente un budget significatif. En 2016, le soutien public aux énergies vertes (via la contribution au service public de l'électricité acquittée par tous les consommateurs) s'est élevé à 5,1 milliards d'euros. Surtout, en France, les délais de développement de l'éolien et du photovoltaïque dépassent régulièrement les quatre à cinq ans, sans parler de l'éolien offshore, où cela aura pris dix ans au minimum avant qu'une turbine ne tourne au large des côtes françaises.

Ces délais records sont dus à la complexité administrative (en voie de simplification), mais aussi aux nombreux recours intentés par les riverains des projets, notamment pour l'éolien.

Mais c'est surtout de volonté politique qu'ont besoin ces énergies pour se développer, et que cesse la politique de stop and go qui a trop souvent prévalu ces dix dernières années et refroidi les ardeurs des investisseurs. Le député UDI Bertrand Pancher, ancien directeur de cabinet de Jean-Louis Borloo au ministère de l'Écologie chargé des questions environnementales dans l'équipe de François Fillon, est le premier à le regretter ; il mise sur des objectifs volontaristes de développement des renouvelables dans les six mois suivant l'élection, sur la digitalisation, le stockage et la décentralisation, pour que « le nucléaire s'atténue progressivement au profit des renouvelables ».

Quoi qu'il en soit, le gaz devrait être amené à jouer un rôle important de tampon en attendant que les renouvelables prennent le relais. Mais, si son impact en termes d'émissions de dioxyde de carbone est nettement plus acceptable que celui du charbon très utilisé par nos voisins allemands pour négocier leur Energiewende, il accroît la dépendance énergétique du pays et le soumet à la volatilité des cours.

Plus dure sera la chute

Le paysage énergétique mondial a beaucoup évolué depuis la dernière élection présidentielle française : à la suite de l'accord de Paris, un consensus se dessine vers un futur bas-carbone, les énergies renouvelables ont changé d'échelle, le prix du pétrole a été divisé par deux, de nombreux énergéticiens sont confrontés à des quasi-faillites, les survivants s'efforçant de changer de modèle. Mais en France, plusieurs projets supposés structurants pour la politique énergétique nationale sont restés lettre morte : la tarification progressive de l'énergie, que Benoît Hamon souhaite établir et qui figurait déjà dans la loi Brottes, a été censurée par le Conseil constitutionnel et l'écotaxe poids lourds s'est terminée en fiasco. Surtout, les premiers jalons d'une évolution du mix énergétique, dont la fermeture de Fessenheim devait donner le la, sont restés dans les limbes.

Certes, dans le même temps, la connaissance des sujets énergétiques et le débat ont beaucoup progressé. Pourtant, les programmes demeurent trop flous, tant en termes de calendrier, d'objectif à long terme et d'évaluation financière. À la clé, le risque d'un déficit de légitimité pour les mettre en œuvre, et un manque d'anticipation pour préparer la reconversion des salariés des secteurs concernés. C'est d'autant plus dommage que les décisions prises sous le prochain quinquennat préfigureront le paysage énergétique français des décennies à venir.

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Une chose en revanche semble acquise : les prix de l'électricité vont grimper dans les prochaines années. Un argument supplémentaire pour l'autoconsommation - et donc, les renouvelables - et un mantra battu en brèche : celui d'un nucléaire synonyme d'énergie à bas coût.

Dominique Pialot

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