La saga de l'acquisition d'US Steel par le géant japonais Nippon Steel connaît son dénouement. Les deux sidérurgistes ont annoncé aujourd'hui la finalisation de leur accord de fusion, une transaction d'une valeur de 14,9 milliards de dollars (dette comprise) qui avait été initialement dévoilée en décembre 2023. Cet accord, maintes fois remis en question, inclut un investissement de 11 milliards de dollars aux États-Unis d'ici à 2028 et une disposition permettant au gouvernement américain de détenir une participation de blocage.
Cette annonce intervient après des mois d'intenses négociations et de débats politiques, notamment aux États-Unis, où la question de la souveraineté industrielle et de la sécurité nationale a été au cœur des préoccupations.
L'accord, qui semblait compromis par l'opposition de certains législateurs et syndicats américains, a finalement reçu le soutien du président américain Donald Trump. Le 23 mai dernier, le président avait annoncé un « partenariat » entre les deux entreprises, un signe clair de l'évolution de la position de Washington. Ce revirement a ouvert la voie à la conclusion, la semaine dernière, d'un accord qui intègre des garanties spécifiques en matière de sécurité nationale des États-Unis.
Cette issue met en lumière la complexité des transactions transfrontalières impliquant des secteurs stratégiques comme la sidérurgie, où les considérations économiques se mêlent étroitement aux enjeux géopolitiques. L'administration américaine a visiblement pesé les avantages d'un investissement massif et le maintien de l'emploi face aux craintes de perte de contrôle d'un actif industriel clé.
Pour l'industrie sidérurgique américaine, cette fusion représente un afflux de capitaux significatif. L'engagement de Nippon Steel à investir 11 milliards de dollars aux États-Unis d'ici 2028 est une aubaine potentielle pour la modernisation des infrastructures et l'innovation technologique dans un secteur confronté à une concurrence mondiale féroce. Ces investissements pourraient renforcer la compétitivité d'US Steel, améliorer ses capacités de production et potentiellement créer de nouveaux emplois ou en préserver d'existants.
Du point de vue de Nippon Steel, cette acquisition lui permet de renforcer sa présence sur le marché nord-américain, un marché clé pour l'automobile et d'autres industries manufacturières. L'accès aux capacités de production et au réseau de distribution d'US Steel offre au groupe japonais une opportunité de diversification géographique et de consolidation de sa position de leader mondial.
Cependant, la clause de « participation de blocage » pour le gouvernement américain souligne que, malgré l'approbation, une forme de surveillance et de contrôle étatique persistera. Cette disposition vise à garantir que les intérêts stratégiques des États-Unis soient protégés, notamment en cas de décisions majeures concernant l'orientation future de l'entreprise ou l'accès à certaines technologies. Elle reflète une tendance plus large des gouvernements à intervenir dans les fusions et acquisitions internationales qui touchent à des secteurs jugés vitaux pour la sécurité nationale ou l'économie domestique.
Deux ans de réflexion
Août 2023
US Steel, en difficultés, lance une revue stratégique après avoir reçu plusieurs offres non sollicitées pour un rachat partiel ou total. L'entreprise rejette une offre de son concurrent américain Cleveland-Cliffs (CLF), pourtant soutenue par le syndicat des métallurgistes USW.
Décembre 2023
Nippon Steel annonce un accord avec US Steel pour le racheter pour 14,1 milliards de dollars (auxquels s'ajoutent 800.000 dollars de dettes), approuvé à l'unanimité par les deux conseils d'administration, pour une finalisation attendue d'ici au troisième trimestre 2024.
Vent debout, l'USW répète qu'elle ne soutiendra aucun autre groupe que Cliffs.
Quelques jours plus tard, le président américain Joe Biden appelle à « un examen approfondi » en termes de fiabilité de la chaîne d'approvisionnement. Les Etats-Unis sont le premier pays importateur d'acier.
L'agence gouvernementale américaine chargée d'évaluer le risque des investissements étrangers, le CFIUS, décortique le projet.
Mars 2024
Joe Biden, en campagne pour un second mandat, s'oppose au rachat d'US Steel au nom de la défense des « travailleurs » américains. « Il est vital que cela reste une société américaine, contrôlée et gérée depuis les États-Unis », martèle-t-il.
Les deux groupes assurent cependant pouvoir « renforcer la compétitivité américaine (...) contre les menaces de la Chine », champion mondial du secteur.
Avril 2024
Les actionnaires d'US Steel approuvent le rachat « de façon écrasante » lors d'une assemblée générale extraordinaire.
Juillet 2024
La presse japonaise révèle que Nippon Steel a recruté Mike Pompeo, ex-secrétaire d'Etat américain de Donald Trump, pour plaider sa cause.
Septembre 2024
Kamala Harris, désormais candidate démocrate à la Maison Blanche, estime qu'US Steel devait « rester détenu et géré par des Américains ». Nippon Steel affirme alors que cela restera « une entreprise américaine » avec une majorité de citoyens américains au conseil d'administration.
Donald Trump, candidat républicain, promet de s'opposer au projet de rachat.
US Steel menace de fermer plusieurs sites en cas d'échec du rachat, faute d'argent pour les moderniser.
Décembre 2024
Donald Trump, président élu, confirme qu'il empêchera l'acquisition, entendant « rendre sa grandeur » à US Steel via des incitations fiscales et surtaxes douanières.
Nippon Steel dénonce une opposition « politique » et « inappropriée ».
Mi-décembre, le CFIUS échoue à rendre une décision en l'absence de consensus en son sein. Joe Biden, président en activité, a quinze jours pour trancher.
Janvier 2025
Joe Biden bloque l'acquisition au nom de la « sécurité nationale ».
L'affaire tourne au différend diplomatique : le ministre japonais de l'Economie, Yoji Muto juge la décision « incompréhensible et regrettable ».
US Steel et Nippon Steel agitent la menace d'actions juridiques pour « ingérence illégale », avant de finalement obtenir de Washington un sursis jusqu'en juin pour formellement abandonner leur projet. Ils se disent toujours attachés à le concrétiser.
Février
Donald Trump évoque, à la place d'un mariage, un « gros » investissement de la part de Nippon Steel.
Avril
Donald Trump lance un réexamen du projet par le CFIUS, afin de « déterminer si une action supplémentaire est nécessaire », rouvrant la porte au rachat.
Le CFIUS devra « décrire si les mesures proposées par les parties sont suffisantes pour atténuer tous les risques identifiés en matière de sécurité nationale ».
Mai
Après la publication d'un nouvel avis du CFIUS, Donald Trump donne son feu vert au rapprochement des deux aciéristes, via un accord non précisé permettant à US Steel de « rester américain ».
Nippon Steel applaudit «l'action audacieuse du président Trump ». USW dénonce « un véritable désastre pour les métallos américains ».
15 juin
Donald Trump lève l'ultime obstacle réglementaire en apposant sa signature sur un décret visant à écarter tout risque pour la sécurité nationale suite à cette acquisition.
L'administration américaine conservera une « golden share » (action préférentielle) perpétuelle lui conférant un droit de regard incontournable sur diverses décisions stratégiques : déplacement de production ou d'emplois, cessation ou interruption d'activités industrielles, localisation du siège social...
Au montant initial de l'acquisition déjà établi (14,1 milliards de dollars, dette non comprise), s'ajoutent 14 milliards de dollars d'investissements additionnels que Nippon Steel s'engage à réaliser, principalement d'ici à 2028.
18 juin
Nippon Steel et US Steel ont officialisé leur accord de fusion, suite à quoi le groupe sidérurgique américain a immédiatement sollicité auprès de la Bourse de New York le retrait de son titre de la cotation.