Que sont devenues les 40 usines de Pechiney ?

La disparition du champion de l'aluminium, absorbé par Alcan voilà neuf ans, symbolise pour beaucoup l'abandon de l'industrie française. Pourtant, la plupart des sites hexagonaux du groupe restent en activité. Mais ceci sous la houlette d'industriels étrangers ou de fonds d'investissements... Revue de détail d'un puzzle dispersé.

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C'était le 4 juillet 2003, il y a neuf ans tout juste, Travis Engen, le PDG du géant canadien Alcan, prévenait son homologue français Jean-Pierre Rodier, patron de Pechiney, qu'il allait lancer une OPA sur le producteur hexagonal d'aluminium et d'emballage. Un vrai choc dans le monde industriel. Mais l'État et les dirigeants du groupe français étaient restés impuissants : l'opération faisait sens, puisque Alcan et Pechiney avaient tenté, trois ans plus tôt, une fusion à l'amiable, simplement contrecarrée par les exigences de Bruxelles ; et aucun chevalier blanc ne s'était présenté. Puis, en 2007, Alcan lui-même, dans le grand Monopoly industriel mondial, se faisait avaler par le géant minier anglo-australien Rio Tinto. Lequel allait très vite multiplier les cessions pour réduire le fort endettement contracté pour cet achat à 38 milliards de dollars et se recentrer sur les mines et la production de métaux.
Pechiney a disparu, donc. Mais il symbolise toujours, pour nombre de nos politiques, l'abandon de l'industrie hexagonale et de ses champions. « J'ai encore au travers de la gorge Pechiney », avouait Nicolas Sarkozy début 2008. « La droite a laissé filer des secteurs entiers comme l'acier avec Arcelor ou l'aluminium avec Pechiney », accusait récemment Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif, dans une interview au magazine Challenges. Alors, aujourd'hui, qu'en est-il de la quarantaine de sites qu'exploitait le groupe en France ? Et Pechiney constitue-t-il vraiment l'archétype de cette désindustrialisation contre laquelle veut lutter le gouvernement ? La réponse est complexe.
Certes, très rares sont les usines de l'ex-Pechiney à être restées au sein de Rio Tinto. Le géant minier n'exploite plus aujourd'hui dans l'Hexagone que deux d'entre elles, spécialisées dans la production d'aluminium par électrolyse : Dunkerque (Pas-de-Calais, 600 salariés), dont la construction avait été décidée en 1988 par le gouvernement Rocard lorsque Pechiney était encore nationalisé ; et celle, historique, de Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie, 600 salariés), vouée à la fermeture ou à une cession si le groupe n'arrive pas à renégocier un prix compétitif pour son électricité, son contrat actuel avec EDF expirant en 2014. Le centre de recherches (130 salariés) proche de cette usine, dans lequel sont étudiées les améliorations possibles des procédés de production de l'aluminium, ne serait pas menacé. Les syndicats accusent Rio Tinto de vouloir se débarrasser de ses sites européens tout en s'appropriant ses technologies et se disent inquiets pour Dunkerque, dont le contrat d'approvisionnement en électricité viendra à terme, lui, en 2017. Une troisième usine Pechiney de production d'aluminium, celle de Lannemezan (Hautes-Pyrénées, 250 salariés) a été fermée en 2008, un choix qui avait été annoncé par Alcan dès 2005.

Des usines qui changent de main plusieurs fois

En amont de cette production de métal, Pechiney possédait des usines de fabrication d'alumines, des composés chimiques extraits de la bauxite qui sont transformés ensuite en aluminium par électrolyse ou bien utilisés dans la fabrication de produits industriels (abrasifs, réfractaires, traitement de surface, etc.). En France, trois usines sont spécialisées dans cette production : Gardanne (Bouches-du-Rhône, 450 salariés), créée en 1894 et première au monde à se lancer dans cette production, La Bâthie (Savoie, 160 salariés) et Beyrède (Hautes-Pyrénées, 100 salariés). Ces trois sites devraient être repris par le fonds HIG Capital, avec lequel Rio Tinto a indiqué fin mars être en négociations exclusives. HIG reprendrait aussi le centre de recherches de Gardanne qui emploie une soixantaine de personnes.
Dans la partie aval de l'aluminium, c'est-à-dire la fabrication de feuilles, tôles, ou autres profilés, les sites français de Pechiney ont tous été dispersés. Un mouvement d'abord amorcé par Alcan : contraint par les autorités de la concurrence de céder un de ses deux grands laminoirs, celui de Neuf-Brisach, dans le Haut-Rhin, ou celui de Norf, en Allemagne, le groupe canadien opte, en 2005, pour la mise en Bourse de l'essentiel de ses activités de laminage, regroupées sous le nom de Novelis. En France, les usines Pechiney de Rugles (Eure, 320 salariés) et de Cran-Gevrier (Savoie, 220 salariés) sont ainsi transférées à Novelis. Mais pour peu de temps. Dès 2006, Cran-Gevrier, spécialiste des disques et des bandes d'aluminium, en particulier pour les articles culinaires, est cédé au fonds American Industrial Acquisition Corporation (AIAC) et rebaptisé Compagnie Alpine d'aluminium. Quant à l'usine de Rugles, qui produit des feuilles minces d'aluminium, elle passe en 2007 sous le contrôle du groupe indien Hindalco, lorsque ce dernier rachète Novelis. Mais, en mars dernier, Novelis annonce son intention de céder trois usines européennes, dont le site normand, à ce même fonds AIAC...Au-delà de la création de Novelis, Alcan élague quelque peu parmi les anciens sites Pechiney spécialistes du laminage et de l'usinage. L'usine de Chambéry (Savoie, 70 salariés), spécialisée dans les panneaux pour unités de réfrigération, est ainsi cédée en 2006 au groupe italien CGA. Ce dernier fera faillite deux ans plus tard, entrainant la liquidation du site savoyard. Même mésaventure pour le petit laminoir de Froges (Isère, 70 salariés) : il est vendu en janvier 2006 à un autre italien, ILA. Mais, là encore, ce dernier est placé en liquidation judiciaire en 2007. Alcan sera condamné à verser des indemnités aux salariés du site. Enfin la filiale Satma, installée à Goncelin (Isère, 130 salariés), fabriquant de la feuille mince pour condensateurs et des bandes anodisées pour les marchés de l'éclairage, sera vendue début 2007, toujours à un italien, Almeco, lequel cédera l'année suivante l'activité condensateurs à son compatriote Kendeil.

L'optimisme affiché ce Constellium

Maigre consolation pour ces premiers sites dispersés, les activités de transformation de l'aluminium conservées par Alcan vont vite connaître, elles aussi, la valse des repreneurs. Rio Tinto veut s'en séparer et se met en quête d'un repreneur. Il fera affaire trois ans plus tard avec le fonds d'investissement Apollo Management, dont le bureau français est dirigé par un ancien de Pechiney, Jean-Luc Allavena. Apollo prend 51 % de cette entité rebaptisée Constellium, épaulé par le FSI (10 % du capital), Rio Tinto conservant les 39 % restants.
Constellium hérite des deux grands laminoirs français de Pechiney : Issoire (Puy-de-Dôme, 1 350 salariés), spécialisé dans les tôles fortes pour l'aéronautique, et Neuf-Brisach (Haut-Rhin, 1 500 salariés), qui produit des feuilles minces pour la fabrication de canettes de boissons et des tôles pour l'automobile. il reprend aussi le centre de recherche de Voreppe (savoie) ainsi que six autres sites de l'ex-Pechiney. Les fonderies d'Ussel (Corrèze, 300 salariés) et de Sabart (Ariège, 100 salariés) ainsi que les deux usines de tubes d'aluminium de Montreuil-Juigné (Maine-et-Loire, 300 salariés) et Carquefou (Loire-Atlantique, 130 salariés) font partie de la division Global Aerospace. Tandis que les sites de Nuits-Saint-Georges (Côte-d'Or, 190 salariés) et Ham (somme, 100 salariés), intégrés dans la division « produits de spécialités », fabriquent des profilés pour le bâtiment et l'automobile. Après le plan social qui a réduit de moitié les effectifs de l'usine de Ham fin 2011, les syndicats restent méfiants sur les intentions de Constellium. Mais Nicolas Brun, le vice-président communication, se veut optimiste. « Constellium est plus gros que ne l'était l'activité transformation de Pechiney. L'intégration de sites Alcan nous a renforcés. La France est une partie très importante de notre dispositif industriel, puisqu'elle représente 70 % de la production pour un peu moins de 20 % de nos ventes totales (3,6 milliards d'euros en 2011, contre 3 milliards en 2010). Nous investissons fortement sur nos sites français. À Issoire, par exemple, nous avons investi plus de 42 millions d'euros, notamment pour produire un alliage basse densité au lithium, appelé Airware. Dans tous les secteurs, l'aluminium est en train d'accroître sa pénétration. Dans l'automobile par exemple, il est très utilisé pour les absorbeurs de chocs et nous sommes très bien implantés auprès de tous les constructeurs, notamment les allemands. »

Cessions en série aussi dans la filière emballage

Dans l'emballage, le troisième grand pilier de Pechiney, les cessions vont se succéder également au long des années. La première est imposée par la Commission européenne qui demande à Alcan de mettre fin aux « chevauchements » dans le secteur des aérosols et des bouteilles en aluminium. Cette activité, spécialité en France de l'usine Cebal de Bellegarde-sur-Valserine (Ain), est alors reprise par ses cadres sous le nom d'Aerocan, avant d'être rachetée, fin 2010, par le groupe américain Ball. Une autre usine Cebal, celle de Saumur, spécialisée dans les tubes d'emballage en aluminium pour la pharmacie, connaîtra une trajectoire analogue : d'abord reprise par ses cadres en 2005 avec le soutien de fonds d'investissement, l'activité, renommée Alltub, sera cédée fin 2011 au fonds californien Aurora.
Après sa prise de contrôle d'Alcan, Rio Tinto va finalement céder l'activité emballage en deux morceaux. en 2009, après de longs mois de tractations, il vend les emballages pour l'alimentaire et la pharmacie au groupe australien Amcor. Ce dernier est un grand spécialiste de l'emballage, ce qui rassure quelque peu les salariés, inquiets du gel des investissements depuis 2005. Huit usines Pechiney passent ainsi sous la bannière d'Amcor : trois sites spécialisés dans les bouchons et capsules, installés dans des régions viticoles (Chalon-sur-Saône, Saint-Seurin-sur-l'Isle dans le Bordelais et Mareuil-sur-Ay en Champagne), deux sites de fabrication d'emballage plastique (Dijon et Froges, en Isère) et les trois sites de l'ancienne société soplaril entrée dans le giron de Pechiney en 2002, juste avant l'OPA d'Alcan (Dax dans les Landes, Moreuil dans la somme, et Arras dans le Pas-de-Calais). Mais cette dernière usine a été revendue par Amcor en 2009 au groupe espagnol Plastienvase.
Une fois cette cession finalisée, il reste à Rio Tinto à trouver un repreneur pour Alcan Beauty Packaging, l'emballage pour les cosmétiques, avec ses deux sites d'Argonne (Sainte-Menehould et Vienne-le-Château) et sa petite usine lorraine de Vandières. C'est finalement le fonds Sun Capital Partners qui emportera l'affaire en 2010. L'entité a depuis été rebaptisée Albéa Group. Un projet de construction d'une nouvelle usine à Sainte-Menehould, qui regrouperait les deux sites marnais, a été évoqué l'an dernier par les dirigeants d'Albéa, provoquant l'inquiétude des salariés et la colère des élus de Vienne-le-Château. Mais le groupe, qui vient d'annoncer l'acquisition de trois usines en Chine, se refuse aujourd'hui à toute information sur le sujet.

Les espagnols récupèrent l'électrométallurgie

Enfin, parmi les activités plus périphériques de Pechiney, figurait aussi l'électrométallurgie (fabrication de silicium et de ferro-alliages pour la sidérurgie et la chimie). Une activité pénalisée par la hausse des prix de l'énergie et dont le groupe français comptait poursuivre la restructuration. Alcan ne s'y intéresse pas beaucoup plus et, en 2005, il revend l'ex-Pechiney Électrométallurgie à l'espagnol Ferroatlantico, qui hérite ainsi de six usines en France employant alors 900 salariés au total. Le nouveau propriétaire renomme cette entité Ferropem et installe son siège à Chambéry. Misant sur le développement du solaire et ses besoins en silicium, il va investir 80 millions d'euros en cinq ans sur ses sites français et préserver peu ou prou les emplois. Ce qui vaudra d'ailleurs à son président, Juan Miguel Villar Mir, d'être décoré en 2010 de la Légion d'honneur... Au final, les quelque 40 sites de Pechiney ont bel et bien été dispersés, entre repreneurs étrangers et fonds d'investissements. Pour la plupart, l'histoire n'est sans doute pas finie, puisque les fonds ont généralement vocation à revendre dans les cinq ans. Mais, dans leur grande majorité, ils restent aujourd'hui en activité, avec des effectifs souvent un peu érodés. Alors, Pechiney... de l'histoire ancienne ?

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80 millions d'euros

C'est le total des investissements que Juan Miguel Villar Mir, président de Ferropem - ex-Pechiney électrométallurgie - a annoncé vouloir réaliser sur cinq ans sur les six sites français de l'entreprise. Cela lui a valu la Légion d'honneur...

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