La fragile mutation des avocats

Denis Lafay
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Des droits à la traine et d'autres qui flambent ; des spécialités en pénurie et d'autres engorgées ; des jeunes exploités de longues années au rang de collaborateurs ; des niveaux moyens de rémunération en baisse et des écarts qui se creusent - selon une étude réalisée en 2002 auprès de 7534 avocats, 14 % d'entre eux perçoivent une rémunération brute inférieure à 23 000 euros - ; des avocats solitaires et polyvalents confrères « d'hyperspécialistes » associés dans des cabinets internationaux ; une multiplicité de statuts (au barreau de Lyon, 473 avocats exercent à titre individuel, 536 sont collaborateurs, 296 salariés, 348 associés libéraux, 124 associés salariés, et 24 commandites - NDLR)... la profession d'avocat vit aujourd'hui une profonde hétérogénéité dans le sillage de la réforme de 1991 qui, si elle a réveillé un microcosme endormi et l'a nourri d'une rigueur et de compétences nouvelles, l'a aussi mis en lutte avec ses valeurs fondatrices. Bien que chaque nouvelle promotion la fasse reculer année après année, la bipolarité entre avocats de souche et ex-conseils juridiques crevasse encore la génération des quinquas. « Des luttes de pouvoir entre ces camps existent au sein du conseil de l'ordre » précise Romain Laffly, du cabinet Arrue. « Et ce, même si chaque partie a apporté à l'autre ses propriétés : une vision humaniste pour les premiers et économique pour les seconds » résume André Boyer premier ex-conseil juridique à accéder au rang de bâtonnier de Lyon (1996-1997). Cette fusion a généré l'intrusion de droit économique et des affaires, longtemps mineur, et l'incorporation immédiate de la logique d'entreprise propre à feu les conseils juridiques ; la métamorphose des règles de fonctionnement et corollairement, de l'esprit qui animait la profession était en marche.
Chacun a beau clamer les vertus du « généralisme » - « comment, à l'image des médecins, peut-on ambitionner d'être un bon spécialiste si l'on n'a pas acquis une excellente base ? » s'interroge Romain Laffly -, l'heure est désormais à la spécialisation - voire à l'hyperspécialisation -, aux regroupements de cabinets, et, particulièrement dans le domaine des droit de l'entreprise, à l'édification de mastodontes capables de satisfaire tous les besoins du client, du social à la propriété industrielle et dans ses usines françaises comme allemandes. Pour ces raisons, François Balsan, associé chez Lamy, Ribeyre& associés pronostique que les opérations de fusion vont se « multiplier ». « On ne peut pas traiter correctement le divorce d'un chef d'entreprise sans appréhender les conséquences humaines, matérielles et professionnelles. Etre capable d'offrir au client de tout gérer est donc un atout » complète Romain Laffly. « Dans notre domaine du droit des affaires, nous devons constituer les équipes les plus grosses possibles. C'est la condition pour fournir la prestation la plus efficace » soutient Christian, associé chez HSD Ernst & Young (désormais dénommée EY Law depuis le rapprochement avec Andersen) dont l'entité Rhône-Alpes rassemble 160 personnes. Une forme de « globalisme holistique dont la justification - « répondre à une problématique multiple » - n'est pas sans rappeler la plaidoirie des partisans de la confusion audit / consulting / droit qui a jeté l'opprobre sur les fameux Big - Ernst & Young, Deloitte& Touche, KPMG... -. Un transfuge de Deloitte& Touche, aujourd'hui associé dans un grand cabinet lyonnais, pense que « l'interprofessionalité n'est pas morte. Certes sous d'autres formes et avec de nouvelles règles, cette complémentarité d'expertises devrait même prospérer. Car elle présente des intérêts. En premier lieu celui d'enrichir la profession par la confrontation à d'autres métiers ».
Cette tendance à la massification et à la transversalité embrasse la judiciarisation accrue de la société, la complexification et l'internationalisation du droit. Mais elle égrène aussi ses menaces : uniformisation des pratiques, domination des méthodes et de l'homogénéisation sur les personnalités et les singularités, précarisation des avocats individuels et polyvalents, émancipation hypothéquée de jeunes professionnels dans certains droits qui, à l'instar de celui des affaires, ne laissent aucune autre perspective que la grande structure spécialisée. « Peut être. Mais des cabinets comme le nôtre - Fromont-Briens& Associés rassemble à Paris et à Lyon cinquante-cinq avocats - sont aussi de puissants leviers d'embauche » rectifie Yves Fromont. Ce phénomène de concentration pourrait susciter d'autres critiques : il encourage la compartimentation du travail au point, le déplore Jean Bonnard, avocat honoraire, qui fut président nationale des jeunes avocats et bâtonnier de Lyon (1988-1989), de pouvoir « scléroser » l'exercice. Il ne secrète pas systématiquement une plus grande transparence des prestations et des tarifs, pourtant espérée pour laver peu à peu la profession de ses oripeaux d'opacité, et a plutôt pour effet d'accroître le coût horaire d'intervention. Enfin, il plonge la profession dans une logique nouvelle : la concurrence.
Denis Lafay