Les réseaux électriques "intelligents" peinent à s'imposer en Europe

Le "pilotage de charge", utilisé depuis une dizaine d'années outre-Atlantique, fait ses premiers pas en Europe. Son déploiement, qui permet d'équilibrer en temps réel l'offre et la demande, implique une évolution du droit commercial et des modèles économiques des opérateurs historiques.

4 mn

Copyright Reuters

Dans la région de Baltimore aux Etats-Unis, le déploiement de thermostats programmables dans 400.000 logements a permis de réduire la consommation annuelle de 50 mégawatts (MW), d'éviter la construction de huit centrales électriques "de secours"  et d'économiser 3 milliards de dollars. C'est le résultat du système mis en place par Honeywell pour le compte de l'énergéticien local, Baltimore Gaz & Electricity. Baptisé « demand/response », ou pilotage de charge, il permet d'ajuster en temps réel la consommation à la production d'électricité. Donc de lisser la consommation pour limiter les pointes, et d'abaisser la production de sources conventionnelles lorsque les énergies renouvelables intermittentes produisent le plus. Tout repose sur un système d'incitations déployé à l'attention du consommateur final.

Les Etats-Unis et la Chine en pointe

En France, l'"effacement" électrique fait timidement ses débuts mais en est encore aux balbutiements en comparaison de ce qui se fait aux Etats-Unis. Certaines régions sont particulièrement avancées. Tout a commencé il y a une dizaine d'années dans le Nord-Est, victime de nombreuses coupures. La Californie est depuis devenue un autre terrain d'expérimentation. L'Etat y a en effet adopté une politique particulièrement agressive en matière de consommation d'énergies fossiles et d'émissions de gaz à effet de serre, en interdisant notamment la construction de nouvelles centrales.

D'où la stratégie de la carotte et du bâton, déployée vis-à-vis des ménages et des industriels par Honeywell et ses concurrents qui mettent en place les programmes d'incitation et font le lien entre le fournisseur d'énergie et ses clients. « Jusqu'à il y a environ cinq ans, tout était encore largement manuel, aujourd'hui l'automatisation permet d'ajuster beaucoup plus rapidement la demande à l'offre », observe Paul Orzeske, président de Honeywell Building Solutions, dont les programmes d'efficacité énergétique représentent 35 % de l'activité.

Et le marché potentiel est immense. « En période de crise économique, l'efficacité énergétique constitue la réponse la moins onéreuse à ces déséquilibres, et devrait être étudiée avant tout projet de construction de capacités additionnelles de production », martèle Paul Orzeske. Honeywell estime les temps de retour sur investissement de 5 à 10 ans selon les programmes.

« La Chine a également un grand besoin d'équilibrage entre l'offre et la demande d'électricité, lié aux déplacements massifs de population des campagnes vers les villes », ajoute Paul Orzeske. Pour le moment, les autorités remédient au problème en fermant autoritairement des usines. « Le pays a besoin d'un approvisionnement sûr en énergie pour soutenir une forte croissance annuelle, au risque de se heurter à de graves problèmes sociaux. » Honeywell participe à un premier projet pilote sous l'égide du programme de coopération sino-américain sur l'énergie. « Le déploiement de ces solutions pourrait permettre de réduire la pointe de consommation de 15 à 30 % », affirme-t-on chez Honeywell.

Le marché français pourrait s'ouvrir

Et en Europe ? « Initialement, le droit commercial n'y est pas vraiment adapté à ce type de solutions », souligne Paul Orzeske. Elles apparaissent néanmoins en Allemagne ou au Royaume-Uni, où le secteur privé est autorisé à financer ces programmes. Honeywell a récemment conclu un contrat avec Scottish & Southern Energy (SSE) pour connecter trente sites commerciaux et industriels de la vallée de la Tamise, à l'Ouest de Londres. Un pilote installé à Bracknell a montré que l'économie d'un immeuble pouvait atteindre 45 % sur la pointe de sa consommation.

En France, Energy Pool (dans le giron de Schneider Electric) a montré cet hiver ses capacités d'effacement dans des régions particulièrement fragiles comme la Bretagne, en agrégeant plusieurs industriels favorables pour décaler sur demande leur consommation dans le temps. « Mais cela reste encore très manuel, et les marges ne sont probablement pas encore au rendez-vous », souligne Maxime Mandin, consultant énergie chez Alcimed.

En France, EDF est un passage obligé

Sur le marché des particuliers, plus diffus, mais qui représente un gigantesque gisement d'économies, les choses sont compliquées. L'opérateur historique EDF détient des informations (telles que l'équipement en chauffage électrique) qui lui donnent un avantage concurrentiel sur ses concurrents, essentiellement de petites start-up. C'était d'ailleurs le motif qui l'a opposé à Voltalis il y a quelques mois.

En outre, contrairement aux Etats-Unis, les fournisseurs d'énergie ne sont pas encore rémunérés sur des critères d'efficacité énergétique (au lieu des seuls volumes vendus). Les motivations pour ce type de solutions sont donc moins pressantes. Mais, avec un décalage croissant entre capacités de production et pointes de consommation, cela évoluera probablement dans ce sens. Et EDF préfère certainement opérer elle-même le pilotage de charge, plutôt que de laisser ce marché à d'autres. Ce qui ne décourage pas des entreprises comme Honeywell, déjà présentes sur le marché, et qui attendent leur heure.

4 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 6
à écrit le 05/04/2012 à 16:15
Signaler
le réseau ne pourra devenir "intelligent" que si on implémente du stockage.

à écrit le 05/04/2012 à 13:23
Signaler
Et ce n'est pas en imposant un nouveau compteur (Linky) dont le consommateur doit lui même payer l'installation, et après les services si il veut en profiter pleinement qu'on arrivera à mettre en place ce genre de réseau en France !!

à écrit le 05/04/2012 à 12:16
Signaler
Les réseaux politiques "intelligents" peinent à s'imposer en Europe... également !

à écrit le 05/04/2012 à 9:32
Signaler
Je connais bien le sujet pour l'avoir vu de l'intérieur : EDF et sa filiale ERDF freinent des 4 fers car le développement de cette pratique entrainerait un accroissement de la concurrence qui pourrait proposer des nouvelles offres basée sur le profil...

le 05/04/2012 à 20:18
Signaler
Si EDF n'avait pas été privatisée sous la pression européenne, il y a fort à parier que le "smart grid" aurait déjà vu le jour en France.

le 06/04/2012 à 2:06
Signaler
@ Sans commentaire : s'il n'y avait pas eu la pression européenne, il n'y aurait pas eu les énergies renouvelables (objectif 23% en 2020), l'efficacité énergétique et entre autres les smart-grids ! L'EDF coûte beaucoup en comités d'entreprises onéreu...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.