OPINION. Légèreté et impatience ont tué la loi de programmation militaire
Le groupe Vauban*
« La fameuse haute intensité n'aura guère touché les armées, notamment l'armée de Terre dont l'entraînement tient toujours aussi peu compte dans les écoles de formation d'officiers et de sous-officiers des enseignements des guerres en cours et, qui...
GONZALO FUENTES
OPINION. Légèreté et impatience ont tué la loi de programmation militaire
Selon le groupe Vauban, la loi de programmation militaire (LPM), dès sa conception, reposait sur des hypothèses qui, toutes, sont devenues de lourdes hypothèques, à l'exception peut-être de l'évolution du coût des facteurs plus favorable qu'estimé par le ministère des Armées. Par le groupe Vauban.
Dans deux articles [1] qui firent à l'époque grand bruit dans les cercles politiques, militaires et industriels de l'armement, notre groupe démontrait, chiffres à l'appui, le non-financement de la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 et prétendait que l'économie de guerre cachait en réalité une guerre à l'économie. Deux ans ont passé où notre groupe s'est fait silencieux préférant observer la tournure des évènements, sûr que bon sens et épreuve des faits lui donneraient raison. Avec la publication salutaire du rapport du Sénat sur le financement de la LPM, l'heure est venue en effet de constater, comme Richelieu dans son Testament politique, qu'« il n'y a pas de nation au monde si peu propre à la guerre que la nôtre ; la légèreté et l'impatience qu'elle a dans les moindres travaux sont deux principes qui ne se vérifient que trop ».
Vers un écroulement capacitaire
Légèreté d'abord : dès sa conception, la LPM reposait sur des hypothèses qui, toutes, sont devenues de lourdes hypothèques, à l'exception peut-être (provisoire ?) de l'évolution du coût des facteurs plus favorable qu'estimé par le ministère des Armées. Mais pour le reste, pour tout le reste, nos deux articles se sont tous confirmés dans le moindre détail : sous-estimation des besoins de financement des armées, sous-estimation des surcoûts, non prise en compte des surcoûts (Ukraine, OPEX et OPINT) et des besoins autres (financement de l'OTAN, par exemple), insincérité des ressources extra-budgétaires, déplacement des hausses majeures hors du mandat politique du président...
Nul mérite à ce résultat que la censure sur les comptes rendus des commission de défense du Parlement n'a pas réussi à étouffer : il était d'emblée vain de croire que la défense pouvait, seule, surnager dans la tempête qui décimait les finances publiques nationales sans choix dans le périmètre de l'État. Ce constat fait, l'avenir s'écrira logiquement : sans la priorité donnée au domaine régalien contre les choix sociaux et environnementaux, impossibles, illusoires et inefficaces, la Défense nationale s'écroulera progressivement et avec elle, l'État. Déjà, sans réaction du président ni du ministre des Armées, c'est Bercy qui dirige : bloquant et débloquant les crédits au gré de sa gestion personnelle, au détriment des armées, de l'industrie d'armement et d'une loi votée au Parlement. La légèreté budgétaire entraînera l'écroulement capacitaire.
De l'économie de guerre à une guerre à l'économie
L'impatience ensuite : notre groupe avait également critiqué l'impatience de l'exécutif dans trois domaines : le contexte international, la haute intensité et l'armement. Pour tragique qu'elle soit, la guerre russo-ukrainienne n'a aucune incidence sur les intérêts vitaux de la France et, si elle devait en avoir, la force de frappe est là pour y répondre ; oser prétendre que l'armée russe ira déferler sur l'Europe dès 2029 alors qu'elle peine à prendre des objectifs extrêmement limités en Ukraine ou sur son propre territoire, est tout aussi exagéré que prétendre que les Etats-Unis se retireront du champ européen, alors qu'ils y opèrent des bases majeures (de logistique, de renseignement et d'interception).
Dans tous les cas, la dissuasion protège la France. La fameuse « haute intensité » n'aura guère touché les armées, notamment l'armée de Terre dont l'entraînement tient toujours aussi peu compte dans les écoles de formation d'officiers et de sous-officiers des enseignements des guerres en cours et, qui repose toujours sur un matériel dépassé, usé, échantillonnaire ou carrément absent.
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Enfin, l'impatience dans le domaine de l'armement s'est traduite par l'économie de guerre : au lieu d'être un réarmement classique, s'appuyant sur des commandes fermes, pluriannuelles de la Direction générale de l'armement (DGA), l'économie de guerre s'est surtout traduite par une guerre à l'économie de l'armement où les mesures à la fois intrusives, instables et infondées du ministère des armées sont prises dans un climat généralisé de suspicion des industriels et des banques sans pour autant être compensées par des commandes nouvelles fermes. L'État avec légèreté et impatience ignore que qui paie, commande et qui commande, paie.
Dans ces trois domaines, l'impatience était inutile et surtout mauvaise conseillère : il fallait attendre la fin de l'ancienne LPM, se donner le temps de faire des choix, notamment en tenant compte des guerres en cours et surtout ménager un espace budgétaire ferme à la LPM pour traduire financièrement les exigences réels d'un réarmement de fond. Celui-ci s'impose toujours, non en raison d'un quelconque contexte stratégique versatile qu'en raison de la permanence des ambitions nationales de la France qui se veut encore une grande puissance défendant ses intérêts dans le monde et ses alliances tout aussi mondiales.
« C'est chose étrange que la légèreté des Français... »
Au bilan tout provisoire et qui s'alourdira, n'en doutons pas, dans les semaines à venir, légèreté budgétaire et impatience stratégique ont ruiné dès sa conception l'actuelle LPM ; il est curieux de constater qu'à part quelques sénateurs, ce constat pourtant clair dès 2023 ne choque aucun autre parti politique. Voilà qui est de mauvaise augure pour 2027. Comme le remarquait Louis XIII à Richelieu dans une lettre du 5 août 1635 : « c'est chose étrange que la légèreté des Français... ».