Défense : la nécessaire révision de la LPM
Le groupe Vauban*

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Armée de l'air et de l'espace
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Armée de l'air et de l'espace
Il y a un peu plus d'un an, notre série d'articles sur l'insincérité de la loi de programmation militaire a valu à notre groupe une discrète mais réelle chasse aux sorcières...Et pourtant... Et pourtant alors que les gels, surgels, économies et reports rongent la loi de programmation militaire (LPM) dès sa première annuité, qui peut encore contester que cette LPM, survendue à coups de slogans publicitaires - haute intensité, économie de guerre, financement extraordinaire -, est profondément insincère ?
1/ L'insincérité budgétaire : Il était insincère en effet de prétendre que la défense pouvait, seule, rester à flot alors même que la dérive des finances publiques submergeait déjà toutes les politiques publiques les unes après les autres.
Il était également insincère de faire croire que les fonds sur lesquels était ancrée la LPM étaient solides et lui permettraient de résister aux violents courants macroéconomiques et à la dérive des finances étatiques : les hypothèses sur lesquelles a été bâtie cette LPM sont toutes aussi insincères que celles utilisées pour construire le budget de l'État. Optimisme sur l'inflation, sur la croissance, les ressources extra-budgétaires, le coût de l'énergie, le soutien à l'Ukraine, les OPEX, le financement de l'OTAN (non programmé), sur les réductions issues des renégociations des contrats, le taux de couverture des risques des programmes.
Faute d'une chaîne solide, l'ancre de la LPM dérape : si la réalité ne peut être dite ici, il est d'ores et déjà acquis que les chiffres de surgel de crédits, les rumeurs d'économies générales et la certitude de reports de programmes majeurs menacent la bonne exécution du budget 2024 et n'augurent rien de bon pour le PLF 2025. A peine debout, la LPM trébuche sous le poids des réalités ignorées.
2/ L'insincérité doctrinale : Loin d'être un moyen au service d'une finalité, la haute intensité est devenue progressivement une doctrine à part entière qui, désormais, empiète sur les platebandes de la dissuasion. Autant nul ne conteste la nécessité d'un réarmement aussi robuste que durable, capable de maintenir à haut niveau d'excellence les armées dans l'ensemble du spectre de leurs missions, autant il est dangereux de penser que les forces conventionnelles doivent grossir à la mode polonaise et allemande. La France est une puissance nucléaire et, dans le cadre qui est encore celui de la doctrine en vigueur, les forces conventionnelles doivent épauler la manœuvre de dissuasion : non la supplanter, l'amoindrir ou la concurrencer. Or, au nom de la haute intensité, on pousse désormais à conceptualiser et à mettre en place une dissuasion conventionnelle dont le missile sol-sol à très longue portée serait l'effecteur.
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De sémantique, la dérive devient hérétique. Si l'Allemagne est assez naïve pour s'imaginer qu'un missile sol-sol de 2000 km de portée peut lui apporter la paix par une dissuasion de ce type, la France sait que c'est une illusion et que seul le nucléaire dissuade vraiment un adversaire. Comme le disait si bien Nicolas Roche, l'ancien directeur des affaires stratégiques du Quai d'Orsay, « il ne peut y avoir de dissuasion que nucléaire et il ne saurait y avoir d'arme nucléaire que de dissuasion ». La question de fond qui reste non résolu avec le retour de la guerre n'est pas celui de la haute intensité mais celui du juste dimensionnement des forces conventionnelles par rapport à la dissuasion : ni hypertrophiées, ni atrophiées, juste taillées enfin au bon format pour épauler la dissuasion.
Insincère sur un plan doctrinal, ce thème de la haute intensité était - ironie et paradoxe de cette LPM - battu en brèche par ses promoteurs mêmes et ce, dès la publication du rapport annexé : loin d'accélérer un réarmement rendu nécessaire par l'état déplorable des armées face à leurs contrats opérationnels, la LPM entérinait en réalité le report du modèle d'armée 2030...en 2035. Baptisé par le beau mot technocratique de « cadencement », enrobé du terme de « cohérence », ce report trahit mal en réalité à la fois une contradiction de fond (vis-à-vis du slogan de haute intensité) et une démission capacitaire (puisque nombre de programmes de remplacement sont déportés hors LPM). Haute intensité, oui, mais pas de suite et sans budget : la stratégie accouche d'une souris.
Au demeurant, il suffit de voir qu'en dépit des conflits actuels - Ukraine, Palestine, mer Rouge, trois conflits différents et riches d'enseignements -, la LPM n'a pas amorcé un cycle vertueux d'entraînement réaliste, renforcé et régulier dans les écoles de formation et dans les unités, mais, faute de budget, oblige bien au contraire les armées à envisager, dès la première annuité, la diminution de l'entraînement et du rythme de leurs opérations
3/ L'insincérité industrielle : La dramatisation du conflit servant d'aiguillon, l'industrie a été artificiellement mise sous tension alors même que l'État n'offrait pas en contrepartie à l'industrie une garantie de financement crédible dans la durée. L'industrie a été ainsi priée d'investir à la place de l'État : ce fut le montage financier proprement sidérant du porte-avions ; l'industrie a été priée ensuite d'investir tout de suite sans attendre des commandes de l'État ; l'industrie est priée enfin de croire que cette LPM sera exécutée à l'euro près alors que les plus fortes hausses des crédits d'équipement étaient soigneusement reportées hors du mandat politique des promoteurs de la LPM. Le ton martial, les menaces de réquisition et les mises au pilori de telle ou telle société sont ainsi devenus le langage de l'État pour imposer, sans financement, son économie de guerre. Ce n'est pas l'économie de guerre, mais la guerre à l'économie que le gouvernement a mise en place.
Au bilan et dès la première annuité, la LPM s'affiche comme triplement insincère : insincère sur son financement et insincère sur ses slogans publicitaires - haute intensité, économie de guerre -, elle crée une profonde crise de confiance des militaires et des industriels envers un gouvernement, une crise de confiance qui ne peut que se renforcer au fur et à mesure que les conséquences de cette politique se font jour : surgel de crédits, économies, reports de programmes, diminution des rythmes opérationnels. Trop dure pour ce qu'elle avait de faible, trop faible pour ce qu'elle avait de dur : telle est la LPM actuelle. Elle a donc vocation à être réviser fortement durant une éventuelle cohabitation puis abrogée au profit d'une autre lors du prochain quinquennat.
Même si l'exercice de la cohabitation et l'usage des pouvoirs de la constitution peuvent limiter l'action d'un gouvernement dans le domaine de la défense, il n'en résulte pas forcément une paralysie de celui-là dans celle-ci, quelles que soient les leçons que l'on tire des cohabitations des années 1986-1988, 1993-1995 et 1997-2001. Même un gouvernement de cohabitation pourra mettre en œuvre une politique de redressement de la Défense nationale.
Retrouver, redonner et restaurer la légitimité de la défense
Depuis 2020, notre groupe a souligné combien la présidence de M. Macron aura semé la confusion sur les grands thèmes de la défense, pourtant ordonnés de manière claire, dès 1959. Ce n'est pas un hasard si aucun discours présidentiel sur la défense n'a autant marqué le secteur que celui du fondateur de la Vème République prononcé le 3 novembre 1959 à l'École de Guerre :
C'est pourquoi la première tâche sera de retrouver, redonner et restaurer la légitimité de la défense dans les grands dossiers. Au premier rang, figure naturellement la dissuasion. Si les termes utilisés par un président volontiers transgressif n'ont pas eu d'incidences pratiques, en revanche, les idées de dissuasion concertée, mutualisée ou partagée, de dissuasion conventionnelle ou d'intégration de la France au comité des plans nucléaires de l'OTAN, ont été semées par le pouvoir et ses partisans. Et nul doute qu'elles germeront en France ou en Europe, pour venir ensuite cette fois véritablement miner la dissuasion française dans ses fondements doctrinaux et un jour opérationnels.
On aurait grandement tort de ne pas voir dans ces « idées en armes » le poison de la transgression qui aura raison de l'indépendance de la force de frappe française si on n'y prend pas garde dès à présent. Il sera nécessaire de couper court, au besoin par une crise politique, à cette fuite en avant conceptuelle que le président semble vouloir accélérer d'ici à 2027 avec la complicité de la Commission et de l'OTAN. A ceux qui veulent « faire rentrer la France dans le rang » selon le mot malheureux d'un officier général lors d'une manœuvre récente de l'OTAN, il faudra leur opposer une cinglante mise au point.
Dans le même ordre d'idée, il faudra stopper net l'agenda fédéraliste de la Commission européenne qui, par petits pas, met le cap sur la résurrection, par d'autres biais, de la Communauté Européenne de Défense de 1950. Si l'idée d'un commissaire européen à la Défense semble enterrée à ce jour par des ministres qui ne veulent pas être des marionnettes d'un Commissaire, la nomination d'un commissaire à l'industrie de défense semble acquis. Or, on le sait avec les exemples de l'agriculture (détruite) et de l'énergie (sabordée), que lorsque la Commission s'empare d'un dossier au nom du marché intérieur, c'est pour le ruiner par des pratiques technocratiques et un libre-échangisme forcené, décidés dans le dos des États, avec ou sans la complicité des industriels du secteur. Il n'y a aucune raison qu'il n'en soit pas de même demain avec le secteur de la défense. L'indépendance nationale seule a permis aux armées et aux industries d'armement françaises de devenir ce qu'elles sont : la mutualisation, l'intégration, la fusion, la spécialisation, la consolidation les détruiront plus sûrement que n'importe quelle offensive russe, et c'est bien là le but recherché.
C'est enfin dans cette perspective-là qu'il faudra rebaptiser « ministère de la Défense » l'actuel ministère des armées. Cette appellation est à la fois réductrice et illégitime, puisque la défense n'est pas que militaire : elle est d'abord et avant tout nationale. C'est parce que la défense est nationale, qu'elle est légitime et qu'elle peut envoyer au combat ses hommes ; c'est parce que le président est élu au suffrage universel direct qu'il peut légitimement déclencher le feu nucléaire en cas d'atteinte aux intérêts vitaux de la Nation dont il est le seul juge. Cette légitimité, nulle autorité autre que nationale ne peut y prétendre. Cette légitimité ne se délègue pas non plus à une organisation européenne ou atlantique.
Restaurer la sincérité sur le financement et les capacités de la défense
Face à une LPM insincère, la première mesure d'un gouvernement de cohabitation devrait être de lancer un audit de vérité. Cette vérité que sous des prétextes divers on a pris tant de soin à étouffer depuis 2017 : comptes-rendus d'auditions non publiés, silence-radio sur les vrais chiffres de disponibilité des matériels, etc, etc. La vérité serait-elle donc si crue qu'on ait pris tant de mesures arbitraires pour la masquer ? Qui peut croire que leur diffusion menace la sécurité nationale alors même qu'un président (Hollande) a donné les vrais chiffres des têtes nucléaires de la dissuasion, censés être le secret le plus absolu de France ?
Un audit donc. Complet, méthodique et réalisé durant l'été et en grande partie publiée, il devra s'atteler à traquer la moindre des insincérités placées dans cette LPM, du contenu physique placé mais non financé aux passagers clandestins (soutien à l'Ukraine, financement de modernisation de l'OTAN, budget des OPEX). Pour souligner l'ampleur des démissions acceptées et montrer aux Français la longue tâche de redressement qu'il faudra désormais suivre.
Cet audit devra s'étendre également aux armées elles-mêmes, forcées depuis des décennies, de remplir leurs contrats opérationnels avec un parc qui s'érode et diminue encore. Loin d'être une LPM de réparation, cette LPM entérine encore la réduction des formats et l'érosion des capacités. Le report du modèle d'armées 2030 à 2035 amène en effet les forces à faire autant ou mieux avec moins, voire beaucoup moins pour une décennie encore, dans un contexte devenu beaucoup plus tendu. Véritable « vallée de la mort », cette décennie va frapper la Marine avec ses patrouilleurs outre-Mer et métropolitains, ses ravitailleurs et ses chasseurs de mines ; l'armée de Terre, avec sa trame anti-char, sa défense sol-air, son génie, son artillerie, ses chars et ses hélicoptères de combat, et ses véhicules blindés ; l'armée de l'Air avec ses avions ravitailleur, de transport et de combat et ses moyens sol-air et ses drones. L'audit devra déboucher sur un vrai rapport annexé mentionnant la dynamique des commandes et des livraisons et les réductions temporaires de capacités segment par segment. Cette sincérité est due aux armées, aux industriels et aux Français.
Cet audit devra inclure enfin le secteur industriel de l'armement et tirer le bilan sans fard des réformes de la DGA, de l'économie de guerre (commandes et efforts industriels), des coopérations européennes et des exportations d'armement. Ces domaines sont considérés par le gouvernement actuel comme exemplaires : elles ont cependant des fragilités inquiétantes qu'il faudra auditer sans esprit sectaire mais sans naïveté.
Restaurer l'efficacité du système de défense nationale
Bien que l'effort principal dans ce domaine soit à mener par la prochaine présidence et dans le cadre d'une nouvelle LPM (2028-33), un gouvernement de cohabitation peut préparer utilement le terrain. Il lui appartiendra d'être enfin sérieux dans le financement de la défense nationale. C'est une chose qui peut s'avérer évidente mais jusqu'à présent, aucune LPM n'aura été conduite avec des garanties sérieuses :
Ce sera incontestablement une rupture brutale dans les habitudes politiques, mais les temps qui viennent, les annoncent ; la France devra être sérieuse dans sa défense, c'est-à-dire faire enfin sa place, toute sa place et rien que sa place à la défense dans son budget général. Un gouvernement qui veut œuvrer pour la défense devra dire clairement et courageusement aux Français que le temps de la démagogie, de l'utopie et de la gabegie dans nombre de politiques publiques actuelles est révolu : inefficaces, injustes, inutiles, elles font perdre des milliards d'euros à la France dans des investissements tout sauf productif. Il sera alors possible de faire mentir Beaumarchais qui reprochait aux Français « de toujours faire de petites chansons sur les grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites ». La défense est une grande affaire qui nécessite enfin une grande chanson et une grande dissertation, c'est-à-dire un budget taillé au bon niveau assorti des garanties mentionnées ci-dessus.
De 2025 à 2027, ce gouvernement aura deux années pleines pour amender la LPM, c'est-à-dire en y cessant les gels et surgels, économies et reports, et y ajoutant les crédits nécessaires. Ce ne pourra être qu'une phase de transition entre une LPM insincère et une future LPM de réarmement mais cette phase devra redonner confiance à un secteur de la défense déboussolé. Avant cette LPM de redressement, il faudra en planter les axes dès à présent pour les amplifier après 2027. Pour les armées, trois priorités :
Pour l'industrie de défense, le gouvernement de cohabitation aura fort à faire ; il lui incombera en effet de lancer une véritable politique de R&D au moment où l'industrie a besoin dans tous les domaines d'une feuille de route consolidée. Cette politique devra avoir la priorité sur les coopérations lancées par l'actuel président, notamment avec l'Allemagne. Celle-ci en effet n'est pas le bon partenaire pour la France : elle l'a trahie constamment par des achats massifs soit strictement nationaux (spatial, missiles, blindés) soit américains (avions de combat, hélicoptères de manœuvre, avion de patrouille maritime, missiles) et israéliens (sol-air, missiles, radars), ne partage pas sa diplomatie de défense, sa doctrine d'emploi, ses besoins capacitaires et la manière de conduire un programme ou de diriger un consortium industriel ; la parité recherchée n'est qu'un moyen de d'acquérir des compétences non développées faute de R&D (avions de combat) ou de laminer celles qui peuvent exister chez son partenaire (canons, munitions, etc).
L'arrêt des coopérations ne signifie pas, comme les adversaires de cette politique le prétendent, un développement purement national, mais l'ouverture à des partenaires mieux disposés et plus intéressants pour la France en termes de technologie, de budgets, de partenariats et d'exportation (Suède, Grèce, EAU, Inde par exemple).
Enfin, si l'exportation d'armement est au zénith, c'est à ce moment-là précisément qu'il faut en sonder la pertinence des fondements au regard des modèles d'exportation de ses concurrents anciens et nouveaux : instruments juridiques et accords interétatiques, modèles de promotion et de coopération avec la base des clients, financement et renseignement, gamme des produits et attentes du marché, protection juridique des exportateurs.
Lors de sa conférence du 27 avril 1965, le général De Gaulle replaçait la défense de la France dans son seul axe possible et légitime, la souveraineté nationale, en ces termes : « Au point de vue de la sécurité, notre indépendance exige, à l'ère atomique où nous sommes, que nous ayons les moyens de dissuader nous-mêmes un éventuel agresseur sans préjudice de nos alliances mais sans que nos alliés tiennent notre destin dans leurs mains. Or, ces moyens, nous nous les donnons. Sans doute, nous imposent-ils un méritoire renouveau, mais ils ne nous coûtent pas plus chers que ceux qu'il nous faudrait fournir à l'intégration atlantique sans être sûrement protégés pour autant si nous continuons de lui appartenir comme auxiliaire subordonné ».
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A l'heure où les fédéralistes appellent à la dissolution de la défense nationale dans un ensemble européen à la gestion bruxelloise et la tutelle américaine, il est nécessaire de se rappeler que dans l'Histoire de France, au chaos des guerres civiles ou religieuses, des révolutions ou des abdications, des démissions ou des trahisons, le renouveau a toujours fini par triompher.
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[*] Le groupe Vauban regroupe une vingtaine de spécialistes des questions de défense.
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