OPINION. « Afrique : la tournée discrète mais stratégique du cousin de l'émir du Qatar »
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
DR
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
DR
La diversification de l'économie du Qatar est une priorité depuis des décennies. Parmi les nombreux projets, l'investissement à l'étranger en fait partie. Dans ce but, la diplomatie économique du Qatar continue de s'étendre au-delà du Moyen-Orient. La tournée africaine récemment achevée par le cousin de l'émir, également à la tête du puissant fonds souverain allemand Sourds Holding, en est l'illustration la plus récente. En l'espace de quelques semaines, il a parcouru une dizaine de pays africains, de Dakar à Nairobi, en passant par Kigali et Maputo, promettant des investissements massifs dans les infrastructures, l'énergie et l'éducation. On parle de près de 100 milliards de dollars sur le papier. Derrière ces annonces se dessine une stratégie claire : renforcer la présence du Qatar sur un continent que beaucoup considèrent déjà comme « le continent du futur », et y bâtir des relais de croissance et d'influence durables.
L'Afrique est devenue, depuis une quinzaine d'années, un terrain de compétition stratégique pour les puissances du Golfe. L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, mais aussi le Koweït et Oman y multiplient les initiatives, conscients de l'importance du continent pour la sécurité alimentaire, l'accès aux matières premières et les nouvelles routes commerciales. Le Qatar, longtemps tourné vers l'Asie et l'Occident dont l'Europe, a décidé de renforcer sa présence africaine dans ce contexte de rivalité régionale. Il a compris que le Sud global et les pays en voie de développement avaient de l'avenir.
Le continent africain représente un réservoir démographique et une terre d'opportunités pour les grandes monarchies énergétiques qui cherchent à diversifier leur avenir post-pétrole. Les ports de la côte sont africains, les terres arables du Sahel ou encore les ressources minières de la RDC constituent autant d'enjeux de puissance. Comme la nature a horreur du vide, c'est maintenant ou jamais pour les pétromonarchies. Sinon, d'autres s'y installeront durablement demain. »
Depuis deux décennies, Doha a bâti un modèle original, utilisant son fonds souverain comme bras armé de sa politique internationale. Le Qatar a investi massivement dans l'immobilier de prestige en Europe, dans les clubs de football, mais aussi dans l'énergie, les transports et la finance. Cette stratégie vise à transformer une rente gazière éphémère en actifs mondialisés et durables, afin de préparer l'ère de l'après-hydrocarbures qui arrivera très vite. L'Afrique s'inscrit désormais dans cette logique. Ainsi, le Qatar ne cherche pas seulement un retour financier rapide, il veut construire une présence sur le continent en créant des emplois, des infrastructures et des partenariats sur le long terme. Les promesses faites lors de cette tournée s'inscrivent dans la continuité de cette diplomatie d'investissement, mais avec une ambition nouvelle : faire de l'Afrique non plus une périphérie, mais un pilier de sa stratégie globale.
Le rôle du Qatar en Afrique ne se limite pas aux chiffres. L'émirat a développé une diplomatie de médiation, cherchant à s'imposer comme un acteur incontournable dans la résolution des conflits de l'Asie au continent africain. On se souvient de son implication dans les négociations au Darfour, ou encore de son rôle discret dans certains pourparlers en Somalie. La tournée récente du cousin de l'émir a confirmé cette double ambition économique et politique. Au-delà des milliards annoncés pour des projets d'énergie solaire, de ports et de zones franches, Doha a proposé ses bons offices dans plusieurs crises régionales, notamment au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Cette articulation entre argent et diplomatie fait partie intégrante de la méthode qatarie : investir pour stabiliser, stabiliser pour investir. Le Qatar a compris que l'Afrique n'est pas seulement un marché, c'est un espace stratégique où se dessinent déjà les équilibres mondiaux de demain.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Le Qatar poursuit ainsi une stratégie claire sur le continent africain : allier investissements massifs et rôle de médiateur pour s'imposer comme une puissance incontournable. Mais il se heurte à une concurrence féroce : l'Arabie saoudite, les Émirats et d'autres acteurs du Golfe avancent leurs propres pions, chacun selon ses méthodes. L'Afrique, continent de l'avenir, devient le théâtre d'une rivalité croissante entre monarchies du Golfe. Dans ce jeu complexe, Doha entend se positionner non comme un simple bailleur de fonds, mais comme un partenaire de long terme, conjuguant puissance financière et diplomatie d'influence.
_______
(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au Cnam Paris (équipe Sécurité Défense), à l'Institut d'études de géopolitique appliquée (IÉGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois