OPINION. « Bombes hydriques : quand la Chine inonde l'Himalaya »
Chandu Doddi

Photo d'illustration
REUTERS TV
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L'été 2025 restera gravé dans la mémoire du Népal comme celui des crues meurtrières. Le 8 juillet, un lac supraglaciaire formé en quelques mois sur un glacier tibétain s'est brutalement vidé, déclenchant une vague torrentielle qui a tué des dizaines de personnes, détruit le Pont de l'Amitié reliant Katmandou à Pékin et emporté des infrastructures stratégiques équivalant à 8 % de la capacité énergétique du pays. Plus de 100 millions de dollars de pertes ont été recensés. Derrière cette tragédie, il y a un responsable : l'expansionnisme hydraulique de la Chine au Tibet.
Depuis deux décennies, Pékin a transformé le « toit du monde » en gigantesque chantier. Près de 200 barrages y ont été construits ou planifiés, dont le projet pharaonique du Yarlung Tsangpo, trois fois plus grand que celui des Trois Gorges. Officiellement, ces ouvrages visent à répondre aux besoins énergétiques d'une Chine insatiable. En réalité, ils bouleversent un écosystème fragile, accélèrent la fonte des glaciers et accroissent le risque de catastrophes en aval.
Le plateau tibétain est le « Troisième Pôle » de la planète, réservoir d'eau douce vital pour 1,8 milliard d'êtres humains. Or, le réchauffement y progresse deux fois plus vite qu'ailleurs. La déforestation, les exploitations minières et la bétonisation à outrance ont transformé le Tibet d'un puits de carbone en émetteur net. Résultat : une multiplication des lacs instables et des crues glaciaires, déjà trois fois plus fréquentes que les prévisions pour la fin du siècle.
Le Népal, pays enclavé et dépendant de son commerce frontalier, en paie le prix le plus lourd. La destruction du Pont de l'Amitié, artère transfrontalière vitale, a paralysé des milliers de familles et anéanti le gagne-pain de commerçants, de chauffeurs routiers ou de petits entrepreneurs. Des villages entiers ont été coupés du reste du pays, certains privés d'électricité ou de ressources essentielles. Les inondations n'ont pas seulement balayé des infrastructures : elles ont détruit des vies, des économies locales et un espoir de stabilité.
Au-delà du désastre humain et environnemental, la Chine fait de l'eau un instrument de pouvoir. Ses infrastructures amont confèrent à Pékin un levier de pression sur ses voisins. L'Inde redoute à juste titre la menace de « bombes hydriques » : la capacité de libérer ou de retenir à volonté des volumes colossaux d'eau en période de tension. En 2017, lors de la crise de Doklam, Pékin avait déjà suspendu la transmission de données hydrologiques à New Delhi, démontrant la dimension stratégique de ce contrôle. Le silence officiel qui a suivi les catastrophes népalaises illustre au mieux l'embarras des autorités chinoises face à un risque qu'elles ne maitrisent finalement pas, au pire, un mépris total pour les conséquences en aval.
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Ces stratégies se doublent d'un discours cynique : les barrages serviraient à prévenir les catastrophes. Pourtant, l'évidence est implacable. Les inondations de 2025 au Népal ne sont pas une fatalité climatique. Elles sont la conséquence directe d'une politique industrielle et géopolitique qui sacrifie la sécurité de millions de riverains à des impératifs de puissance et de rentabilité. Pékin se présente comme champion de la lutte climatique dans les enceintes internationales, mais détruit en silence l'un des écosystèmes les plus fragiles de la planète. Ce double langage mine la crédibilité de ses engagements « verts » et expose la duplicité d'une puissance qui exporte ses désastres environnementaux.
L'Europe ne peut rester indifférente. Elle qui se mobilise pour la lutte contre le changement climatique doit reconnaître que le sort du plateau tibétain conditionne la stabilité de toute l'Asie du Sud. Si elle ferme les yeux sur la transformation de l'Himalaya en laboratoire d'ingénierie hydraulique au service d'une seule puissance, elle cautionnera une stratégie qui détruit un patrimoine mondial et fragilise un équilibre déjà précaire. Le silence de Pékin face à ces catastrophes est assourdissant. Mais celui des Européens serait coupable.
Chandu Doddi