OPINION. Budget : « La France coule, les retraités sacrifiés »
Gabriel Gaspard

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« Tous les hommes politiques appliquent sans le savoir les recommandations d'économistes souvent morts depuis longtemps et dont ils ignorent le nom » John Maynard Keynes. Ce constat résonne particulièrement en France, où les orientations politiques semblent trop souvent dictées par des doctrines économiques anciennes, parfois déconnectées des réalités contemporaines.
Au cours des 30 dernières années, le produit intérieur brut (PIB) des États-Unis a connu une croissance impressionnante de +281,94 %, tandis que celui de l'Union européenne s'est accru de 133,98 %. Dans le même temps, le PIB de la France n'a progressé que de 125 % (en dollars courants, selon les données de la Banque mondiale).
Ce décalage met en évidence un ralentissement préoccupant de la dynamique économique française, en particulier face à la puissance américaine et chinoise. En France, plutôt que d'aborder en profondeur les freins structurels à la productivité, à l'investissement et la transition écologique, les réformes se concentrent souvent sur des mesures socialement sensibles, comme celles qui touchent les retraites.
À force de vouloir réduire l'économie à des slogans, certains politiques empruntent des raccourcis périlleux. Il est souvent avancé que les retraités bénéficient d'une aisance excessive : leur niveau de vie serait supérieur à celui des actifs, et ils possèderaient une part importante du patrimoine financier des ménages. Si certaines de ces données sont fondées, leur usage politique tend à simplifier la réalité sociale et peut conduire à justifier une fiscalité plus lourde à leur égard.
Pendant ce temps, les grandes fortunes sont ménagées au nom du sacro-saint dogme de la compétitivité. Taxer les plus riches ? Ce serait, dit-on, les faire fuir, nuire à l'emploi, décourager l'innovation. Un discours bien rodé, qui épargne une minorité au détriment de millions de retraités dont la situation est bien plus contrastée.
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Loin de rééquilibrer les efforts, on assiste à une logique inverse : pénaliser ceux qui ont cotisé et économisé toute leur vie, tout en préservant ceux qui concentrent les ressources. Ne serait-il pas plus constructif d'investir intelligemment dans l'économie réelle, en aidant les entreprises à innover et créer des emplois ? Plutôt que d'opposer les classes sociales, il serait temps de revoir notre modèle économique et de réconcilier solidarité et performance.
Le projet de budget 2026 présenté par le Premier ministre marque un tournant fiscal pour les retraités, qui figurent parmi les principales cibles des mesures d'économies. Voici pourquoi les seniors seraient imposés à 15 milliards d'euros :
(Sources : presse quotidienne, Sénat, Logements seniors, OFCE, Pleine Vie, Cap retraire, caducee, Retraites-unsa, Seniors actu, etc.)
Le gouvernement vise une baisse du déficit public à 4,6 % du PIB, grâce à un effort combiné de : 30 milliards d'euros d'économies sur les dépenses publiques et 13,8 milliards d'euros de hausses de prélèvements obligatoires.
À politique constante, les dépenses publiques seraient amenées à augmenter de 59 milliards d'euros. Pour contenir cette dynamique, le gouvernement prévoit : 13 milliards d'euros d'économies via la réduction des crédits ministériels et des agences, 10,9 milliards d'euros grâce à la réforme de l'assurance maladie et 6,1 milliards d'euros issus du gel des dotations aux collectivités et de la baisse des investissements.
La hausse de 59 milliards d'euros se traduit donc par : 30 milliards d'euros d'économies (réduction de dépenses) et 29 milliards d'euros de dépenses supplémentaires maintenues malgré les ajustements.
Les retraités représentent un poids économique majeur, mais aussi une source de financement et de dynamisme pour l'économie française.

Contributions fiscales et sociales des retraités :
- impôt sur le revenu : en 2025, les retraités représentent plus de 25 % des foyers fiscaux imposables. Leur contribution est estimée à plus de 20 milliards d'euros par an ;
- CSG et CRDS : les retraités paient la Contribution sociale généralisée (CSG) et la Contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS), qui financent la Sécurité sociale. Ces prélèvements rapportent plus de 10 milliards d'euros par an ;
- suppression de l'abattement fiscal de 10 % en 2026 : cette réforme devrait rapporter environ 5 milliards d'euros supplémentaires.
Consommation et activité économique :
- les retraités représentent près de 30 % de la consommation des ménages ;
- leur taux d'épargne élevé (18,5 %) en 2024 a soutenu les marchés financiers et l'investissement ;
- ils sont des acteurs majeurs du tourisme, de la culture, et de l'immobilier (résidences secondaires, rénovations, etc.).
Épargne et patrimoine :
- les retraités détiennent plus de 50 % du patrimoine financier des ménages français ;
- leur épargne contribue à financer l'économie via les banques, assurances et fonds de pension.
Soutien intergénérationnel :
- en moyenne, les retraités versent plus de 2 000 € par an et par enfant ou petits-enfants, selon l'Insee ;
- ils jouent un rôle clé dans la garde des enfants, réduisant les coûts de crèche et permettant aux actifs de travailler.
À la retraite, la pension peut atteindre 50 % du dernier salaire, notamment pour les cadres ou les salariés du privé. Mais ce n'est pas tout : en quittant la vie active, le salarié perd également de nombreux avantages extra-salariaux, qui ne sont pas compensés par la pension.
Parmi les pertes les plus courantes :
Au total, en additionnant la baisse de pension et la disparition des avantages, la perte globale de revenu peut atteindre jusqu'à 75 % du niveau de vie antérieur.
(Sources : La retraite en clair, Service-Public, URSSAF, ministère du Travail, etc.)
En France, des millions de seniors vivent un paradoxe cruel : propriétaires, mais précaires. Une génération qui a choisi la prévoyance plutôt que l'insouciance, et dont le patrimoine, fruit d'une vie de labeur, reste figé, inexploité, parfois ignoré, mais bien taxé. Ce patrimoine n'est pas un luxe : il est un pilier de notre stabilité collective, un levier écologique, un moteur économique. Il tisse nos liens, forge nos paysages, raconte notre histoire. Il mérite d'être regardé autrement : non comme un fardeau, mais comme une richesse à préserver.
Les retraités ne sont pas qu'un poste de dépense publique. Ils rapportent plusieurs dizaines de milliards d'euros au budget de l'État et soutiennent activement le PIB par leur consommation, leur fiscalité, leur épargne et leur rôle social. Bien que les retraités ne produisent pas directement de biens ou services comme les actifs, leur rôle économique indirect est majeur. Même si aucune étude ne donne un chiffre officiel unique, les estimations tournent autour de 10 % du PIB pour leur contribution économique globale. Ce chiffre est à mettre en regard des 13,9 % du PIB que représentent les dépenses de retraite. Il y a trente ans les dépenses de retraites en France étaient à 13,2 % du PIB. Cette légère hausse n'est pas liée aux prestations, mais au faible niveau de croissance de la France face à l'Europe : 125 % contre une moyenne de 133,98 %.
Entre 1945 et 1983, les réformes des retraites étendent les garanties aux salariés. Mais en 1991, le Livre blanc souligne les fragilités du système, ouvrant la voie à sept réformes entre 1993 et 2023. La pension moyenne passe de 860 € en 1995 à 1 272 € en 2024, soit une hausse de 47,91 %. La tentative du gouvernement Juppé d'aligner les régimes spéciaux en 1995 provoque des grèves massives. La réforme est retirée.
Pendant ce temps, le patrimoine des 500 plus grandes fortunes bondit de 1400 %, et les aides publiques aux entreprises atteignent 211 milliards d'euros en 2023 (+610 % depuis 1995 (29,68 milliards d'euros), sans effet proportionnel sur la croissance (+125 % en 30 ans). L'industrie décline, passant de 34 % du PIB en 1970 à 17 % en 2022, loin derrière l'Allemagne (26,6 %) ou l'Italie (22,6 %). Face à ce déséquilibre, le rôle économique des retraités, près de 10 % du PIB, mérite d'être revalorisé. Il devient urgent de revoir les politiques fiscales qui pèsent de manière disproportionnée sur les retraités, souvent pris pour variable d'ajustement.
La France, contrainte par ses engagements européens, ne pourra relancer sa compétitivité sans réorientation de sa politique de l'offre. Il est crucial de ne pas répéter les erreurs des crises passées en réduisant brutalement les dépenses publiques et les droits sociaux.
Parmi les pistes envisagées pour économiser 15 milliards d'euros : mieux cibler les aides aux entreprises, en favorisant l'investissement immatériel, la R&D et le capital humain, avec un budget pouvant atteindre 5 % du PIB. Les sociétés aidées devraient suivre la « règle des trois tiers » : dividendes, réinvestissement, et primes aux salariés.
Il est aussi urgent de démocratiser l'accès à la Bourse pour les ETI, en simplifiant les procédures afin de renforcer leurs fonds propres. Enfin, un objectif ambitieux : créer 3,5 millions de PME en cinq ans, à l'image du modèle allemand du Mittelstand, en s'appuyant sur un réseau de caisses de crédit publiques, qui pourraient emprunter directement auprès de la BCE conformément au traité de Lisbonne et financer les PME de l'amorçage jusqu'à la cotation en bourse, du crédit ou prêts participatifs aux fonds propres à taux zéro.
Gabriel Gaspard