OPINION. « Donald Trump à la poursuite du prix Nobel de la paix »
Christophe Stener

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Donald Trump nourrit le rêve avoué de recevoir le prix Nobel de la paix . Ce n'est pas une rumeur, un 'hoax' tel qu'il en circule tant sur Twitter maintenant que le 1er amendement selon Musk en a fait le grand dégueuloir des conspirationnistes, racistes et suprématistes de tous acabits, c'est l'obsession du 47e Président des États-(dés)Unis d'Amérique.
Ce projet, qui semble une tartarinade, dirige l'action du dirigeant qui veut surpasser dans la mémoire américaine l'image de ceux de ses prédécesseurs qui se sont vu décerner ce prix : Woodrow Wilson, Jimmy Earl Carter et plus encore, sa bête noire (sans jeu de mots), Barak Obama. Alors que ces trois récipiendaires ne l'avaient pas recherché et que Barak Obama avoue benoitement qu'il ne le méritait pas quand il le reçut, Donald Trump entend réussir lors de son second mandat là où ils avaient échoué instaurant « le meilleur des mondes possibles » sous l'égide d'une Pax America imposée par la force brute économique et, soulignons-le, non pas militaire, plus précisément pas américaine laissant cela à ses alliés (Israël) et complices (Russie).
Le jeu de go auquel se livre, en prenant une posture de fou Trump, est l'outil de ce mausolée à sa gloire construit à coups de succès autoproclamés et dans ce WeltSpiel la question est de savoir qui des USA ou de la Chine sera la grande perdante, car, pour ce qui est de la Russie de Poutine, elle a d'ores et déjà gagné.
Pour comprendre comment Trump entend dépasser ses trois prédécesseurs démocrates, nous commencerons par rappeler sous quels auspices ils ont placé cette récompense, examinerons les moyens entrepris par Trump pour se rendre un récipiendaire obligé et évaluerons ses chances d'atteindre cette acmé de son égotisme.
Quatre Présidents américains reçurent le prix Nobel de la paix : trois démocrates pacifistes, Woodrow Wilson, Jimmy Carter et Barak Obama, et le républicain belliciste Théodore Roosevelt.
Le premier président à le recevoir fut Théodore Roosevelt en 1906 « pour son rôle pour mettre fin à la guerre sanglante entre deux grandes puissances mondiales, le Japon et la Russie » une décision qui fut à l'époque dénoncée par la gauche norvégienne, car honorant un « impérialiste », un « fou de guerre » ayant occupé par la force les Philippines et qu'Alfred Nobel s'en retournait dans sa tombe. En 1919, Roosevelt s'opposa à l'adhésion des USA à la SDN.
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Woodrow Wilson se vit décerner le prix Nobel en 1919 « pour son rôle dans la fondation de la Société des Nations ». Dans son message de réception, Wilson déclarait : « Il a d'évidence une adéquation particulière dans le groupe des prix Nobel. La cause de la paix et celle de la vérité sont parentes ».
Jimmy Carter fut honoré du prix Nobel de la paix en 2002, soit vingt et un ans après sa présidence (1977-1981). Ce prix vint récompenser les Accords de Camp David, mais tout autant son action de paix post-présidentielle comme médiateur dans de nombreux conflits à travers l'action de la Fondation Carter. Son discours de réception rend hommage à Anwar Sadate et Yitzhak Rabin « qui ont donné leur vie pour la paix au Moyen-Orient », lequel Sadate avait reçu conjointement avec Menahem Begin le prix Nobel de la paix en 1985 pour avoir « conjointement négocié la paix entre l'Égypte et Israël en 1978 », et évoque le prix décerné à Woodrow Wilson pour avoir soutenu la création de la Société des Nations (SDN), ainsi que celui décerné en 1945 à Cordell Hull pour son rôle dans l'établissement de l'ONU, celui de Ralph Bunch en 1950 pour avoir été médiateur en Palestine entre 1948 et 49. Carter réaffirme l'importance de la résolution 242 de l'ONU qui condamne l'acquisition de terres par la force, appelle Israël à se retirer de (EN) des (FR) territoires occupés et garantit à Israël de vivre en sécurité et en paix avec ses voisins. Concluant son discours ainsi : « Ce qui unit l'humanité est plus fort que la division de nos peurs et préjugés. Dieu nous donne la capacité de choisir. Nous pouvons décider de choisir de réduire les souffrances. Nous pouvons décider de vivre ensemble en paix. Nous pouvons faire ces changements - et nous le devons. ».
Le comité Nobel choisit Barak Obama pour « ses efforts extraordinaires pour renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples ». Dans son autobiographie A promised Land, Obama déclare sans détour avoir été très surpris de recevoir le prix Nobel et avoir eu le sentiment très clair de ne pas le mériter ou, du moins, pas encore :
Au sortir de deux mandats successifs, le président Obama méritait-il ce prix Nobel prématurément décerné ? Nous ne le pensons pas. Sa volonté de désengager son pays de guerres civiles (Afghanistan, Irak, Syrie) qui n'engageaient pas les intérêts vitaux des É.-U. et tuaient des GIs l'a conduit à une coupable reculade le 31 août 2013 en Syrie qui a laissé le champ libre au massacre chimique de ses populations par le tyran Bachar el Assad , à accepter, par Realpolitik, l'écrasement des printemps arabes, à ne pas tordre le bras de Benyamin Netanyahu pour forcer un chemin vers le règlement du conflit israélo-palestinien, à ne pas empêcher les menées belliqueuses de Poutine... Le monde au sortir des mandats d'Obama n'était pas plus sûr et l'assassinat de Ben Laden ne doit pas masquer la passivité à laisser perdurer la guerre civile en Syrie qui nourrissait l'État islamique. Le « pivot atlantique » n'en reste pas moins l'initiative majeure de ses mandats, reconnaissant dans la Chine un « ennemi stratégique » et rompant avec cinquante d'illusion, depuis la rencontre de 1972 entre Nixon et Mao d'une « convergence heureuse » de la Chine par son enrichissement même vers les droits de l'homme, une illusion irénique qui avait conduit Carter à permettre à la Chine de devenir membre de l'OMC pour en tirer les bénéfices sans en accepter les règles.
En 2019 déjà, Trump déclara qu'il devrait avoir le prix « pour tout un tas de choses, s'ils le donnaient loyalement (fairly) ce qu'ils ne font pas. Ils en donnèrent un à Obama dès son accession à la présidence et il n'avait aucune idée de la raison pour laquelle il l'avait reçu. (...) C'est la seule chose sur laquelle je suis d'accord avec lui. »
Le Comité Nobel reçoit des propositions de la part de personnes qualifiées (universitaires, parlementaires...). Parmi les propositions fort surprenantes reçues par le Comité Nobel, citons Adolf Hitler (proposition ironique en 1939 face à celle de Neville Chamberlain du député suédois Erik Brandt qu'il retira quelques jours après), celle non ironique de Benito Mussolini en 1935, de Joseph Staline en 1945 et 1948 .
La représentante républicaine Claudia Tenney proposa en janvier 2024 Trump pour les Accords d'Abraham . Anat Alon-Beck, professeur de droit américano-israélienne, recommanda en janvier 2025 la nomination du président Trump « pour avoir facilité la libération des otages israéliens » se surprenant qu'il ne l'ait pas déjà reçu pour les Accords d'Abraham et jugeant qu'il le méritait pour son combat contre l'antisémitisme, mais à aucun moment n'évoquant la solution du conflit israélo-arabe. Donald Trump déclara lors d'un point presse avec Benjamin Netanyahu en février 2025 qu'il méritait le prix Nobel « mais qu'ils ne le lui donneraient jamais » ce qui amusa le Premier ministre israélien.
La représentante républicaine Darrel Issa justifie ainsi en mars 2025 sa recommandation au Comité : « Jamais depuis Ronald Reagan n'a un président mieux incarné la résolution nationale de paix par la force ou la cause d'un monde sans guerre. Il est remarquable que ce fut l'élection en 2024 de Donald Trump - plus de dix semaines avant sa prise de fonctions - qu'a été engagé de manière tangible la marche vers la paix dans de nombreuses régions du monde dont nous voyons déjà les bénéfices. J'espère que le Comité prendra en compte ces temps exceptionnels et reconnaisse que le Président Trump représente idéalement ce que représente le prix Nobel de la paix. »
Nul doute que d'autres thuriféraires, « courtisans soumis » selon le sénateur Claude Malhuret, viendront joindre leur supplique à celle des distinguées personnalités prénommées, mais la question est : « le pèlerin de la paix » Trump emprunte-t-il les bons chemins vers le Nobel ?
La précipitation de la négociation par la force d'un arrêt des combats en Ukraine en imposant une capitulation au président Zelenski, le « plan Riviera », nouveau « plan Madagascar » de déportation des Palestiniens hors de la bande de Gaza pour obliger les pays arabes à un grand 'deal' de normalisation entre l'Arabie saoudite et Israël en contrepartie d'une forme de reconnaissance d'une entité palestinienne sous un mandat israélien qui rappelle celui de la Grande-Bretagne sur la Palestine, celui d'un peuple sans armée, neutralisé, en état de minorité juridique, comme l'Ukraine selon Poutine, tout comme encore le coup de Kissinger à l'envers consistant à rompre l'alliance entre la Russie et la Chine par l'acceptation des conditions léonines de Poutine et la « trahison » (C. Malhuret) de l'Europe par le retrait du parapluie américain, le renforcement des sanctions contre l'Iran pour obtenir sans recourir à une frappe israélienne le démantèlement de ses capacités d'enrichissement d'atome à usage militaire, servent le même « grand plan » trumpien : se désengager non pas de l'Otan mais de son financement, une exigence formulée par lui en pleine page du Washington Post dès son retour d'un voyage en Russie pour un projet de Trump Tower , désengager les É.-U. du Moyen-Orient tout entier placé sous une co-gouvernance d'Israël et de l'Arabie saoudite, pays tous deux tributaires de l'hyperpuissance américaine, pour pouvoir négocier le 'deal du siècle' avec une Chine affaiblie, celui d'un partage de leurs zones de domination, armés du bâton douanier et de la carotte de l'abandon de Taïwan comme contrepartie de l'acceptation par la Chine de la domination économique américaine, la seule qui importe à Trump qui n'a que faire du « soft power », car « American Great Again » est le syndrome d'un repli égoïste sur une Amérique embastillée et illibérale.
Donald Trump n'est pas habité par le doute, s'auto-encensant d'un « je suis un génie calme », il construit à coups de tweets sa propre hagiographie, faisant d'échecs des triomphes à l'exemple de la désastreuse guerre commerciale avec la Chine lors de sa première mandature. Non, Trump est l'antithèse d'un apôtre du multilatéralisme à l'image de Wilson, Carter et Obama, - « Donald Trump n'a que faire du multilatéralisme, c'est tout seul qu'il chasserait le Nobel au Moyen-Orient » écrit Alain Frachon -, et il n'obtiendra pas le prix Nobel de la paix, car son château de cartes pseudo-kissingérien s'écroulera : Poutine touchera les dividendes du lâchage de l'Ukraine sans en avoir payé le capital et restera le féal économique de la Chine, XI déclare : « Nous avons grandi à travers les tempêtes et nous sommes sortis plus forts des épreuves », car MAGA renforcera la position de la Chine comme puissance amie du Grand Sud , le Moyen-Orient ne sera pas pacifié à coups de dollars, car on n'achète pas la paix, on la mérite par une forme d'exemplarité et non de cynisme. Si les jurés norvégiens désignaient Trump, Alfred Nobel se retournerait dans sa tombe. Une chose est certaine : Trump ne méritera pas le prix Nobel d'économie pour avoir jeté, de son propre aveu , l'économie américaine, laissée florissante par Joe Biden, dans la récession par sa désastreuse guerre commerciale.
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(1) Trump still really wants to win a Nobel Peace Prize 01/03/2025 NBC News
(2) « Die beste aller möglichen Welten » selon la formule que moqua Voltaire de Leibniz dans ses Essais de Théodicée (1710)
(3) Theodore Roosevelt - Facts. NobelPrize.org. https://www.nobelprize.org/prizes/peace/1906/roosevelt/facts/
(4) Woodrow Wilson - Facts. NobelPrize.org. https://www.nobelprize.org/prizes/peace/1919/wilson/facts/
(5) Woodrow Wilson - Acceptance Speech https://www.nobelprize.org/prizes/peace/1919/wilson/acceptance-speech/
(6) The Nobel Peace Prize 1978. NobelPrize.org. https://www.nobelprize.org/prizes/peace/1978/summary/
(7) Jimmy Carter, Nobel Lecture, https://www.nobelprize.org/prizes/peace/2002/carter/lecture/
(8) The Nobel Peace Prize 2009. NobelPrize.org. https://www.nobelprize.org/prizes/peace/2009/summary/
(9) Barak Obama, A promised Land. Ed. Penguin 2020, p.439-440 ; 445 ; 655
(10) Christophe Stener, La chute du califat islamique de Daech, une victoire non la paix. BoD, 2019
(11) Trump's deep obsession: Winning a Nobel Peace Prize Axios 1/03/2025
(12) Wikipédia, Prix Nobel de la paix
(13) Hindustan Times 31/01/2024
(14) Case Western Reserve University School of Law https://case.edu/law/
(15) i24News English, 3/03/2025 Chaine israélienne, propriété du groupe Altice de Pascal Drahi, dont la ligne éditoriale est favorable à Benjamin Netanyahu. YouTube
(16) Dawn news 5/02/2025 Chaine pakistanaise
(17) Blog de Darrell Issa. Congrès des USA
(18) Claude Malhuret, Sénat, 4/03/2024 YouTube
(19) Maurice Ulrich, Madagascar L'Humanité 6/02/2025
(20) Opération Trump : Les espions russes à la conquête de l'Amérique, France télévisions 7 novembre 2024
(21) Pierre-Antoine Donnet, Grâce à Donald Trump, après l'Ukraine bientôt Taïwan ? Asialyst 14/03/2035
(22) Alain Frachon, « Donald Trump n'a que faire du multilatéralisme, c'est tout seul qu'il chasserait le Nobel au Moyen-Orient », Le Monde 30/01/2025
(23) Ibidem
(24) XI Jinping, Vœux de nouvelle année 2025, CGTN
(25) Pierre-Antoine Donnet, La Chine gagnante face au basculement du monde voulu par Trump, Asialyst 7/03/2025
(26) Trump Says a Recession Might Be Worth the Cost. Economists Disagree. New York Times 19/03/2025
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(*) Par , Professeur de Géostratégie à l'Université Catholique de l'Ouest et Ancien élève de l'IEP Paris et de l'École Nationale d'Administration.
Christophe Stener