OPINION. « Face aux taxes américaines, l'enjeu du "smart power" européen »
Véronique Chabourine

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Véronique Chabourine

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Depuis avril 2025, Donald Trump a activé l'Executive Order 14257, instaurant une surtaxe douanière tarifaire de 10 % sur les importations, avec un mécanisme pouvant atteindre 70 % sur certains produits stratégiques, y compris européens. L'application à l'Union européenne a été suspendue jusqu'au 1er août dans le cadre d'un délai de négociation. Le président américain menace de rétablir des surtaxes jusqu'à 50 % sur des produits européens (aéronautique, vins, agroalimentaire). Cette confrontation tarifaire est destinée, entre autres, à corriger un déficit commercial désavantageux pour les États-Unis avec l'UE (235,6 milliards USD), sur un total d'échanges de 975,9 milliards USD en 2024 (en hausse de 12,9 %).
Selon le Trésor américain, cinq dirigeants européens ont appelé Trump dans les heures suivantes sa menace de surtaxes, signe d'une pression diplomatique réelle. Le 9 avril 2025, l'Union européenne a adopté une première salve de contre-mesures. Plus de 20 milliards d'euros de produits américains 一 parmi lesquelles le soja, la volaille, le riz, les plastiques, les motos ou encore le bois 一 seraient désormais taxés à hauteur de jusqu'à 25 %, à compter de mi-mai. Une seconde liste de 95 milliards d'euros de produits américains a été préparée, visant les avions Boeing, les véhicules américains ou certains spiritueux. Cette liste a été construite selon une logique géopolitique assumée : viser les filières originaires d'États républicains. La Commission européenne a précisé que ces mesures restent réversibles, en cas d'accord « juste et équilibré » avec Washington. Certains, comme l'Allemagne, poussent pour un accord rapide afin de préserver leurs intérêts industriels, tandis que d'autres, notamment la France, appellent à une position de fermeté. En parallèle, Bruxelles garde en réserve l'activation de l'instrument anti-coercition (ACI), outil légal adopté en 2023 permettant de répondre à toute pression économique étrangère par des restrictions commerciales, d'investissement ou de financement. Certains États membres, comme la Hongrie, se sont opposés à ces contre-mesures, invoquant leur impact négatif sur les consommateurs. À cela s'ajoute une proposition défendue par le chancelier Friedrich Merz visant à offrir des réductions tarifaires aux constructeurs européens qui produisent aux États-Unis, dans une logique dite de « compensation ». Cette option divise la Commission, craignant qu'elle détourne les investissements hors d'Europe.
Normer, en plus de répliquer : organiser les flux comme levier d'influence. Au-delà des contre-mesures envisagées, et d'un possible accord trouvé, l'Union européenne ne peut se contenter d'une réponse défensive. Dans un monde fondé sur la circulation des flux 一 de biens, de capitaux, de données, d'énergies 一 la puissance ne réside plus uniquement dans la force brute, mais dans la capacité à organiser l'interdépendance. Cette puissance structurelle, définie par Susan Strange comme la faculté d'imposer les règles du jeu, s'exerce désormais à travers les normes, les entreprises et la politique commerciale de l'UE. C'est précisément cette dynamique que l'Europe doit renforcer. Ce ne sont pas des sanctions, ce sont des barrières réglementaires assumées, qui transforment le marché intérieur en levier d'influence, en organisant les flux mondiaux selon les standards européens.
La puissance normative ne peut se déployer sans puissance économique. Dans un contexte d'attaques tarifaires, l'Europe doit renforcer son attractivité structurelle : maintenir et orienter les investissements directs étrangers (IDE) 一 l'un des principaux vecteurs de puissance globale 一 diversifier ses partenaires, et sécuriser ses chaînes de valeur. L'Union européenne a la capacité d'assumer une réponse structurelle, reposant sur sa puissance normative et son économie solide. Selon l'indice de présence globale d'Elcano 2024, L'Union européenne devance légèrement les États-Unis en présence globale (3 462 contre 3 438 points), mais sa puissance reste déséquilibrée : la dimension économique de l'UE représente 65 % (967 points) contre 47 % de sa présence globale contre 48,7 % (1674 points) pour les États-Unis. En revanche, elle reste structurellement en retrait sur les plans militaire (76,8 points contre 872) et en « soft presence » (304 points contre 891 pour les États-Unis). Selon l'indice Elcano Global Presence 2024, les IDE représentent 39 % de la projection économique externe des États-Unis comme de l'Union européenne. Cette convergence souligne un point crucial : la maîtrise des investissements devient le nerf de la guerre d'influence économique et de puissance étatique. C'est dans cet équilibre (« smart power ») entre soft power normatif et leviers coercitifs assumés (hard power) que l'UE peut affirmer une puissance durable.
Aux côtés de sa capacité à produire des standards globaux, elle dispose d'instruments juridiques pour défendre ses intérêts stratégiques : A l'instrument anti-coercition (ACI) s'ajoutent 一 le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM), le filtrage des investissements étrangers (IEF), l'instrument d'accès aux marchés publics (IPI), les directives sur la durabilité (CSRD, taxonomie verte) 一 autant d'outils qui lui permettent d'exercer une coercition économique légale. Cette dimension économique doit s'articuler avec un renforcement de la capacité militaire et de défense européenne, condition indispensable à une puissance étatique durable.
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À la logique coercitive américaine, l'Union européenne peut opposer un autre modèle : mobiliser ses flux économiques comme leviers d'influence, en conditionnant l'accès à son marché et ses financements au respect à des normes partagées. C'est l'essence même de la puissance normative européenne, conceptualisée par le politologue Ian Manners sous le nom de Normative Power Europe : façonner l'ordre international non pas par la force, mais par la règle. Répondre à l'unilatéralisme par le standard, à la taxe par la norme, à la fermeture par la régulation ouverte. Face à la logique coercitive américaine, l'Union européenne peut affirmer un modèle de puissance structurée 一organiser les interdépendances, défendre ses intérêts stratégiques et projeter une puissance stabilisatrice 一 Une telle approche incarne pleinement l'exercice le plus accompli du « smart power » européen : celui qui transforme la contrainte en autonomie.
Véronique Chabourine