OPINION. « Faut-il suivre J.D. Vance en refusant d'imposer des limites à la liberté d'expression ? »
Charles Hadji

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L'Idée principale de Vance est que la démocratie repose sur un « principe sacré » : la voix du peuple compte. « Il ne peut y avoir de sécurité si on a peur des voix, des opinions et de la conscience de son peuple ». On ne doit craindre ni le peuple ni sa parole. Mais au contraire, laisser les citoyens s'exprimer, quand bien même (et peut être surtout si !) ils expriment des opinions contraires à celles de leurs dirigeants. Ce qui fait « la magie » de la démocratie est de savoir « accueillir ce que le peuple nous dit ».
Dans la mesure où la démocratie est le gouvernement du peuple par lui-même, nous ne voyons rien à opposer à ce « principe sacré ». Chaque citoyen doit être libre d'oser dire, en exprimant sa vision des choses. Mais cela signifie-t-il liberté de dire n'importe quoi, n'importe quand, et n'importe où ? Peut-on se satisfaire d'une indifférence souveraine au contenu des opinions exprimées ? Peut-on, en particulier, faire l'économie de l'examen de l'acceptabilité d'un contenu lorsqu'il est exprimé dans l'espace public ?
Pour répondre, il faut se poser la question du rapport de l'opinion à la vérité, à partir du maître mot de « liberté ». Spinoza est l'un des philosophes les plus éclairants à cet égard. Dans le chapitre XX de son Traité Théologico-Politique, il montre que, « dans un État libre il est loisible à chacun de penser ce qu'il veut et de dire ce qu'il pense ». Mais il faut bien noter l'ordre des choses : c'est la liberté de penser qui fonde la liberté de dire.
Certes, dans le tout que constitue la liberté de penser et de dire, la liberté de dire est d'une certaine façon absolue. « Personne ne peut renoncer à la liberté de juger et d'opiner comme il veut», et cela « par un droit supérieur de Nature ». C'est une liberté « qu'il est impossible d'enlever aux hommes ». La pire des violences serait de dénier « à l'individu la liberté de dire et d'enseigner ce qu'il pense ». C'est pourquoi toute tentative de « ravir aux hommes la liberté de parole » déclenche à coup sûr une résistance obstinée. Monsieur Vance aurait donc parfaitement le droit d'infliger aux Européens ce qu'il tient pour sa vérité...
Toutefois, pour Spinoza, on ne peut échapper à la question de la possibilité, voire de la nécessité, de limiter cette liberté. Il soulève en effet le problème de savoir « jusqu'où doit s'étendre, dans l'État le meilleur, cette liberté laissée à l'individu de penser et de dire ce qu'il pense » (TTP, chap. XVI). Question dont la réponse dépend d'une question connexe : « jusqu'où s'étend le droit et le pouvoir du souverain de l'État ». Celui-ci aurait-il le droit d'imposer des opinions, et d'en interdire d'autres ?
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Il faut distinguer les actes, et les idées. Le droit souverain de l'État s'exerce sur les actions que les sujets peuvent accomplir en son sein. Ceux-ci laissent au souverain « le soin de décréter sur toutes actions ». Pour que la vie en commun au sein d'un même ensemble soit possible, il ne peut être « loisible à chacun de faire tout ce qui lui plait ». Les sujets sont « tenus d'exécuter absolument tout ce qu'enjoint le souverain ». Le pouvoir souverain de « décréter sur toutes actions », et l'obligation qui en découle de s'abstenir de toute action contre ce décret, sont la condition de possibilité de la liberté en général, et de la libre expression de ce qu'on pense en particulier.
Mais un tel pacte, qui se trouve au fondement de la démocratie, n'impose que des actes, et non des idées, ou des paroles. Si l'action est soumise, la pensée est libre. Comment donc l'obéissance qui s'impose sur le plan des actes (obéissance à la loi, qui prescrit des comportements) pourrait-elle être de mise aussi au niveau des pensées et de leur expression, où doit régner la plus grande liberté ?
Ce ne peut être que si, et seulement si, tout n'est pas bon à dire ! Si donc certaines limites s'imposent à la liberté d'expression, parce que certaines opinions seraient dangereuses. Si bien que :
« S'il est impossible d'enlever complètement cette liberté [d'opiner] aux sujets, il sera très pernicieux de la leur accorder entièrement. Nous avons donc ici à nous demander dans quelle mesure précise cette liberté peut et doit être concédée sans danger ».
Précisément, certaines opinions sont dangereuses, parce que « séditieuses ». Lesquelles, et au nom de quoi en juge-ton? Spinoza répond, en toute logique: est séditieux tout ce qui contredit au pacte fondamental, « tacite ou exprès », par lequel les membres d'une nation s'unissent « en un corps ».
« Celles qu'on ne peut poser sans lever le pacte par lequel l'individu a renoncé à son droit d'agir selon son propre jugement ».
C'est-à-dire celles qui manifestent un refus de la loi qui concrétise le pacte. Dont celle, par exemple, que « personne ne doit tenir ses promesses ». S'agissant de l'Otan, puisse Mr Trump le comprendre !
Si donc l'on peut tout dire dans l'intimité de son « quant-à-soi », la liberté d'expression ne peut être absolue dans l'espace de la vie commune d'une nation (l'espace public). C'est à la loi qu'il appartient de dire ce qui, le cas échéant, n'est pas soutenable dans cet espace public, car contraire au « contrat social » qui seul rend possible l'existence d'individus libres dans une même communauté de vie (la nation). Sous cet aspect, l'opinion n'échappe pas à la loi.
Pour Spinoza, deux champs doivent rester hors de portée de l'exercice du pouvoir de la « majesté souveraine » : celui des opinions religieuses ; et celui de ce qu'on doit « admettre comme vrai ou rejeter comme faux ». Le premier domaine est celui de la liberté religieuse. Le second, celui de la vérité scientifique. Mais sur ce dernier, si le souverain doit se taire, c'est pour laisser la parole à la science, et non pas à l'obscurantisme ! Le critère déterminant n'est plus directement le respect du pacte fondamental, mais le souci de la vérité.
La seule façon de trouver ici le bon équilibre entre « verticalité » (contrôle et modération de l'expression des opinions, au nom de principes « transcendants »), et « horizontalité » (égale valeur des différentes opinions dans une démocratie) est de se préoccuper du rapport à la vérité des propos tenus. Le discours même de Vance en témoigne, à son insu. Selon lui, dans certains pays d'Europe, penser serait devenu un « crime ». Mais si Vance condamne « les prétendues fausses informations », est-ce parce que toute information est par nature vraie (ce qui ôterait tout sens à sa condamnation !) ? Ou bien parce que la valeur de l'information diffusée et librement exprimée est fonction de son rapport à la vérité ?
Or Vance ne met pas en doute l'existence de « vérités incontestables ». Il faut donc remettre les choses dans le bon ordre. C'est la quête de la vérité qui fonde et justifie la liberté de croire et, au bout du compte, de s'exprimer. Et c'est finalement le souci de la vérité (liberté de penser) qui légitime le choix possible d'une religion (liberté de croire), puis d'opinions personnelles (liberté d'expression). Cette dernière n'aurait aucun sens, sinon d'installer dans une perpétuelle guerre des paroles, en l'absence de toute perspective de vérité...
Opiner n'est pas automatiquement penser ! Pour ce qui concerne la connaissance, Spinoza distingue, et hiérarchise (Ethique, II, 40), trois niveaux, ou « genres »: ceux de l'opinion ; de la raison ; et de la « science intuitive ». L'opinion ou « connaissance du premier genre », se forme « par expérience vague » ou « à partir de signes». Elle peut à peine prétendre au statut de connaissance. La raison, ou « connaissance du second genre », est le lieu de production des « idées adéquates des propriétés des choses » (la connaissance scientifique). Spinoza identifie, au-dessus, un troisième genre, celui de la « science intuitive », qui, dans « une intuition intellectuelle unique », parvient à la « connaissance adéquate de l'essence des êtres ».
Si l'on peut éventuellement douter de l'existence d'une connaissance du « troisième genre », bien que les mathématiques soient là pour en fournir de multiples exemples ; ou bien penser qu'il n'est pas accessible à tous, on ne peut contester que la recherche de la vérité s'impose, même lorsque l'on exerce sa liberté d'expression. Et qu'en aucun cas la liberté d'expression ne peut être confondue avec la liberté de dire n'importe quoi sur la place publique, fut-on vice-président des États-Unis !
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(*) Agrégé de philosophie, Docteur d'État ès Lettres et Sciences Humaines, Professeur honoraire (Sciences de l'éducation) de l'Université Grenoble Alpes (UGA), Charles Hadji s'est consacré pendant vingt ans à la formation des enseignants des premier et second degrés, avant d'être enseignant-chercheur à l'Université de Lyon, puis à celle de Grenoble. Ses travaux ont porté principalement sur les apprentissages, et sur l'évaluation. Il est l'auteur, entreautres, de « Faut-il avoir peur de l'évaluation ? » (Bruxelles, De Boeck, 2012) ; et de « Le défi d'une évaluation à visage humain » (Paris, ESF Sciences Humaines, 2021).
Références bibliographiques :
- Abelhauser, A., Gori, R., et Sauret, M. J. (2011). La folie évaluation. Les nouvelles fabriques de la servitude. Paris : Editions Mille et une nuits (Fayard).
- Ardoino, J. (2000). Les avatars de l'éducation. Paris : PUF.
- Hadji, C. (2012). Faut-il avoir peur de l'évaluation ? Bruxelles : De Boeck.
Charles Hadji