OPINION. « Hydrogène : sortir des dogmes, miser sur l'intelligence territoriale »
Xavier Dalloz

Photo d'illustration
DR
Xavier Dalloz

Photo d'illustration
DR
Alors que l'hydrogène s'impose comme un pilier incontournable de la transition énergétique, un angle mort persiste dans les débats : on parle abondamment de sa production « verte », mais bien trop peu des conditions concrètes de sa distribution et de ses usages. Autrement dit, on parle d'hydrogène sans parler des territoires.
Or, l'hydrogène ne saurait être une solution universelle, standardisée, calquée sur les logiques industrielles centralisées du passé. Il doit, au contraire, s'envisager comme une solution locale, modulaire, territorialisée, en prise directe avec les besoins réels, les ressources disponibles, les contraintes techniques et les logiques d'économie circulaire.
La station de Châtenay-Malabry, souvent citée en exemple, incarne une vitrine politique intéressante. Mais elle ne peut devenir un modèle unique. Il est impératif d'explorer des alternatives plus sobres, plus agiles et mieux intégrées localement : pyrolyse, micro-unités hybrides, productions à partir de déchets... autant de voies qui redonnent du sens au mot « transition ».
L'hydrogène a des propriétés physiques qui en rendent le transport complexe, coûteux et peu écologique : molécule instable, densité volumique faible, nécessité de le comprimer à 700 bars ou de le liquéfier à -253 °C. Résultat : plus on transporte l'hydrogène, moins il est vert.
Dès lors, une évidence s'impose : produire et consommer localement. C'est une condition de viabilité énergétique, mais aussi économique et écologique. Imagine-t-on demain des micro-unités produisant de l'hydrogène à partir de déchets locaux pour alimenter des bus municipaux, des bennes à ordures, des flottes agricoles ? Ce n'est pas de la science-fiction. C'est la voie de la résilience énergétique, de l'emploi local et de la décarbonation effective.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Parmi les technologies compatibles avec une approche territoriale, la pyrolyse du méthane mérite une attention particulière. Chauffé sans oxygène, le méthane libère de l'hydrogène sans CO₂, tout en produisant du carbone solide — coproduit valorisable dans de multiples filières (pneus, batteries, plastiques techniques...).
Moins énergivore que l'électrolyse, la pyrolyse est idéale pour les zones urbaines ou industrielles. Portée par des acteurs innovants comme Monolith Materials ou HiiROC, elle ouvre la voie à un hydrogène plus local, plus intelligent, plus compatible avec les écosystèmes territoriaux.
L'électrolyse reste la méthode la plus pure pour produire de l'hydrogène bas carbone, à condition d'être alimentée par des énergies renouvelables. Mais elle est très gourmande en électricité (jusqu'à 60 kWh/kg), dépendante d'infrastructures électriques robustes, et nécessite des équipements coûteux.
L'erreur serait de miser uniquement sur cette technologie sans tenir compte des réalités locales. L'intelligence, ici, consiste à adapter les technologies aux territoires : électrolyse près des barrages ou parcs solaires, pyrolyse en milieu urbain ou industriel, biohydrogène en zones rurales.
L'avenir est aux modèles décentralisés : production au plus près des besoins, systèmes conteneurisés, faible dépendance aux réseaux lourds, déploiement rapide. Chaque territoire peut devenir acteur de sa propre souveraineté énergétique, à l'échelle d'une commune, d'un port, d'un quartier, d'un dépôt de bus.
C'est là que l'hydrogène prend tout son sens : au croisement de la mobilité propre, de l'économie circulaire, de la sobriété énergétique et de l'intelligence territoriale.
Mais pour y parvenir, il faut sortir des paradigmes industriels hérités du XXe siècle et adopter une vision systémique, locale, évolutive.
Enfin, toute stratégie hydrogène ambitieuse doit s'appuyer sur une analyse complète du cycle de vie : d'où vient l'énergie ? Quels sont les intrants ? Quelle est la durée de vie des équipements ? Que deviennent-ils en fin de cycle ?
C'est à cette condition que l'hydrogène pourra tenir ses promesses : non comme une technologie hors sol, mais comme un outil stratégique au service des territoires, de la transition écologique, et de la souveraineté énergétique locale.
______
(*) Xavier Dalloz dirige depuis plus de trente ans le cabinet Xavier Dalloz Consulting (XDC), spécialisé dans le conseil stratégique sur l'intégration des technologies émergentes afin d'offrir aux entreprises un véritable avantage concurrentiel. Il est également directeur de la communication de la CMAI, la plus grande association professionnelle du numérique en Inde, qui regroupe plus de 48 500 membres.
Engagé de longue date dans la promotion internationale de l'innovation, il a co-organisé le World Electronics Forum (WEF) à Angers (2017), Grenoble (2022) et Rabat (2024). À la demande de la CTA, il a aussi présenté et animé le WEF lors du CES 2023 à Las Vegas.
Xavier Dalloz