OPINION. « L'audace de gouverner l'intelligence artificielle »
Axel Mazolo

Photo d'illustration
DR
Axel Mazolo

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Il y a des moments dans l'histoire où l'humanité doit choisir. Non pas entre le passé et l'avenir - car le passé ne reviendra pas - mais entre la peur et l'espoir. Entre la résignation face aux forces qui nous échappent et l'audace de les maîtriser ensemble.
Nous vivons l'un de ces moments.
L'intelligence artificielle n'est plus une promesse lointaine. Elle est déjà là, dans nos téléphones, nos banques - mais aussi dans des domaines où l'erreur peut être fatale.
À l'hôpital, une IA mal calibrée peut manquer un cancer chez une femme européenne parce qu'elle n'a été entraînée que sur des données d'hommes américains. Dans nos salles de rédaction, des algorithmes génèrent de fausses informations plus vite que nous ne pouvons les vérifier, créant en 2024 près de 1 000 sites de désinformation automatisée. Sur les champs de bataille, des drones décident qui vit ou meurt sans qu'aucun être humain n'ait validé la cible.
Chaque seconde, des algorithmes prennent des décisions qui ne sont pas seulement techniques, mais existentielles. Qui porte la responsabilité quand l'IA se trompe ? Quand elle refuse un traitement vital, diffuse une rumeur mortelle ou frappe la mauvaise cible ?
Face à cette complexité, la tentation est grande de détourner le regard. De croire que ces erreurs n'arriveront qu'aux autres. C'est oublier que chaque innovation finit par toucher nos vies les plus intimes.
Votre diagnostic médical dépend déjà d'algorithmes qui peuvent reproduire les préjugés du passé, pénalisant les femmes, les personnes âgées, les minorités. Les informations que vous lisez sont de plus en plus filtrées par des IA qui décident ce qui mérite votre attention, créant des bulles de désinformation parfois mortelles. Et demain, la guerre automatisée pourra frapper n'importe où : un bug, une confusion d'image, et c'est l'enfant qui traverse la rue ou la famille en fuite qui paie de sa vie une erreur de code.
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L'histoire nous enseigne que chaque révolution technologique amplifie les inégalités existantes... sauf si nous décidons collectivement du contraire.
L'Assemblée générale des Nations Unies fait de Genève le cœur de la gouvernance mondiale de l'IA. Pourquoi notre cité ? Parce qu'ici, nous avons appris que la diversité n'est pas un obstacle mais une richesse. Que la voix de l'aide-soignante compte autant que celle de l'ingénieur, que l'expérience du patient éclaire celle du chercheur.
La gouvernance de l'IA ne peut être l'affaire des seuls initiés. Elle doit intégrer tous ceux qui en subissent les conséquences : les malades inquiets des diagnostics automatisés, les citoyens noyés dans la désinformation algorithmique, les familles menacées par la guerre des machines.
Cette neutralité active, c'est refuser que l'algorithme se substitue à la conscience. C'est imposer qu'aucune décision de vie ou de mort - qu'elle soit médicale, informationnelle ou militaire - ne puisse être prise sans responsabilité humaine, sans explication, sans recours.
C'est pourquoi naît à Genève le Geneva AI Governance Institute (GAIGI), prévu pour l'automne 2025. Non pour freiner l'innovation, mais pour s'assurer qu'elle serve vraiment l'humain.
GAIGI se concentre sur les "IA sensibles" - ces systèmes qui diagnostiquent vos maladies, informent vos décisions, protègent votre sécurité. Notre approche révolutionne les codes : plutôt que de certifier directement, nous accréditerons les organismes certificateurs mondiaux selon des standards élaborés démocratiquement.
Imaginez demain :
C'est cela, la gouvernance du XXIe siècle : créer de la confiance vitale pour tous, par tous.
La révolution algorithmique n'aura pas de frontières. Elle ne fera pas de distinction entre riches et pauvres, entre ville et campagne. À chaque innovation mal maîtrisée, c'est notre humanité commune qui recule.
Dans la santé : des IA biaisées qui aggravent les inégalités de soins, privilégiant certaines populations au détriment d'autres. Dans l'information : une désinformation massive qui empoisonne le débat démocratique et peut coûter des vies. Dans la défense : des armes autonomes qui échappent au contrôle humain et transforment la guerre en loterie algorithmique.
Sortons de l'illusion que ces débats ne concernent que les experts. L'IA traverse déjà nos vies et celles de ceux qu'on aime. Acceptons-nous qu'une ligne de code puisse, sans appel, remplacer nos débats démocratiques ?
L'intelligence artificielle est le miroir de nos sociétés. Si nous lui enseignons la discrimination, l'opacité, l'indifférence, elle amplifiera nos pires travers. Mais si nous lui inculquons l'équité, la transparence, l'empathie, elle peut devenir l'alliée de nos plus nobles idéaux.
L'IA peut aider le médecin de campagne à diagnostiquer plus précisément, le journaliste local à vérifier plus rapidement ses sources, le soldat de la paix à protéger plus efficacement les civils. À condition que nous gardions la main sur ses orientations.
De Genève, cité du dialogue et de la réconciliation, nous lançons cet appel : la technologie la plus avancée doit servir les valeurs les plus universelles. L'innovation peut marcher main dans la main avec la conscience.
GAIGI sera lancée à la rentrée 2025, le Dialogue onusien ouvrira ses travaux en 2026. Chaque jour qui nous en sépare est précieux pour construire ensemble cette architecture de confiance qui protégera nos vies sans brider notre créativité.
Dans la tradition helvétique du consensus patient, nous posons les fondations d'un avenir où l'intelligence artificielle amplifie l'intelligence collective. Où la puissance de calcul sert la puissance de nos liens humains. Où chaque enfant peut grandir dans un monde où la technologie soigne justement, informe honnêtement, protège efficacement.
Nous avons l'audace de croire qu'il n'est pas trop tard. Que nous pouvons encore écrire cette histoire plutôt que la subir. Que Genève peut montrer à l'humanité qu'une autre voie existe.
Entre l'abandon et l'audace, choisissons la responsabilité collective.
C'est notre pari. C'est notre espoir. C'est notre devoir envers l'avenir.
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(*) Axel Mazolo est docteur en administration des affaires et expert en gouvernance de l'intelligence artificielle. Il est le fondateur du Geneva AI Governance Institute (GAIGI).
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