OPINION. « L'impossible alternative à Netanyahou : pourquoi est-il si solide ? »
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
DR
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
DR
Le débat sur la conscription des ultra-orthodoxes est une vieille antienne en Israël. Mis en place finalement en 2024 après des décennies d'exemption, le service militaire pour la communauté haredim (7000 candidats), qui soutient largement le gouvernement radical religieux et nationaliste actuellement en place et incarné par Benjamin Netanyahou, demande aujourd'hui son abolition. À ce jour, Bibi ne souhaite pas revenir en arrière et le courant religieux se sent méprisé. Revient sur le tapis l'idée du coup de renverser démocratiquement le gouvernement actuel pour se venger. Mais en période de guerre, telle qu'Israël la connait, il semble totalement inconcevable de revenir en arrière et faire une loi d'exception pour cette minorité qui a toujours soutenu timidement Israël tout en en contestant aussi ses fondements. Le pays manque d'hommes et ils sont usés. Certains ont fait plus de 200 jours de réserve, les familles sont en souffrance.
Netanyahou profite du vide et s'est lancé dans une stratégie sans issue. Il tient sa coalition grâce à des courants radicaux idéologiques d'ultra-droite comme jamais un gouvernement israélien n'en a connu. Ils lui offrent une stabilité politique dans un contexte régional extrêmement défavorable. Les ultra-orthodoxes sont de ceux-là et monnayent leur soutien, dont la remise en cause du service militaire pour les jeunes haredim fait partie. Depuis des mois, la majorité actuelle brandit la dissolution du Parlement pour faire tomber Netanyahou et le gouvernement actuel afin d'espérer l'abandon de cette loi.
Beaucoup pensent en Israël qu'à force de gesticuler politiquement autour de la dissolution, « oui ou non », « dans quelles conditions et pour quels motifs », il est fort possible que les membres de la coalition se prennent les pieds dans la manœuvre et finissent par voter sans grande conviction pour un renversement au résultat incertain. D'où la frilosité générale au Parlement israélien pendant que le monde entier s'excite à l'idée de penser qu'Israël pourrait basculer dans un nouveau calendrier d'élections anticipées dans les prochains jours. Les membres de la Knesset ne sont pas fous !
Car tout l'enjeu est là : on sait ce qu'on perd, mais on ne sait pas ce que l'on pourrait gagner. Or, ces fameux haredim, comme l'ultra-droite en général d'ailleurs, n'a jamais obtenu autant et n'a jamais incarné le pouvoir comme c'est le cas aujourd'hui dans le cadre de l'actuel gouvernement. Le risque est donc de tout perdre et de voir survenir un nouveau dirigeant israélien (et encore lequel ?) qui ne leur offre pas tout ce dont ils disposent actuellement : colonisation sans fin des territoires en Cisjordanie, zéro compromis avec les Palestiniens, refus catégorique d'un État, guerre sans fin contre le Hamas pour en venir à bout. Le mieux est toujours l'ennemi du bien. En 1998, Netanyahou avait esquissé l'idée d'un compromis lors des négociations avec les Palestiniens à Wye River deux ans après être arrivée au pouvoir, ce qui lui avait fait perdre son poste. Il n'est pas prêt à renouveler l'opération et pour tous les courants juifs suprématistes radicaux, il reste le meilleur cheval de bataille pour la conquête du pouvoir. Prêt à tout, il est celui qui dans l'histoire d'Israël aura offert à l'extrême-droite un boulevard droit vers le pouvoir.
Pourtant, certains continuent actuellement à espérer faire tomber l'inoxydable Bibi, dont ils ne cautionnent plus rien : ni la politique, ni le manque de stratégie ou de vision, et encore moins la guerre à Gaza qui s'éternise, en espérant qu'un nouveau dirigeant venu de nulle part offre tout à Israël sur un plateau d'argent : la paix, la fin du Hamas, la coexistence pacifique avec les Palestiniens. Or, aucun dirigeant israélien actuel ne pourrait vraiment permettre tout cela à la fois, c'est-à-dire conduire l'État hébreu et les Palestiniens sur le chemin de la reprise du dialogue, malgré le 7 octobre, malgré la guerre à Gaza et les dizaines de milliers de morts depuis plus de 20 mois.
Pour tant d'Israéliens qui mettent leur sécurité au premier plan désormais, la menace de la dissolution c'est beaucoup de bruit pour rien. Car ils n'ont pas forcément de meilleure option et parce qu'il n'y aura jamais de gouvernement plus à droite et plus orthodoxe pour satisfaire les Israéliens les plus radicaux qui représente une frange importante de la société depuis le pogrom du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas. Il n'y a que la droite dure pour offrir le rêve d'une sécurité parfaite.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

On peut fantasmer sur Yair Lapid, de centre droit, Naftali Benett, l'ancien premier ministre, pour prendre la place de Netanyahou. La nature a horreur du vide : tant voudraient voir « Bibi » tomber sans savoir ce qui peut survenir derrière. C'est bien ça le problème : qu'on aime ou pas Netanyahou, il fait le job de chef de guerre, se rachète une conduite après sa responsabilité criante dans l'affaiblissement de la sécurité de l'État hébreu à la veille du 7 octobre. Tant d'Israéliens le détestent pour ses magouilles, son soutien au Hamas pour affaiblir l'Autorité palestinienne, son soutien aux factions de Daech contre l'organisation islamiste à Gaza, ses batailles politiques pour échapper à la justice. Mais qui peut aujourd'hui jouer l'homme fort qui continuera des mois après le 7 octobre à tenir la même ligne de conduite, seul contre tous, à vouloir faire croire aux Israéliens et au monde qu'il pourra éradiquer le Hamas (une illusion), et à minima faire croire aux Israéliens qu'il est le meilleur pour leur garantir enfin un minimum de sécurité par tous les moyens, en défendant l'idée que seule l'éradication complète des ennemis d'Israël leur permettra enfin le calme ? Il faut être gonflé, le messie, roi de la « chutzpah » (l'insolence, le culot), pour se rendre si indispensable face à un paysage politique israélien affaibli, d'où aucun homme fort, radical, n'émerge depuis tant d'années. Dans ce monde redevenu jungle, il n'y a plus de place pour les sentiments et l'émotion. Netanyahu est à l'image de tous les dirigeants du monde actuel qui cherchent à survivre : un bulldozer pour qui seule la violence est à même de répondre à la violence, la politique étant usée jusqu'à la corde. Israël y perd clairement son âme, mais quoi/qui d'autre ? En tout cas, Netanyahou refuse que les Israéliens deviennent les nouveaux bourgeois de Calais du Moyen-Orient !
______
(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au Cnam Paris (équipe Sécurité Défense), à l'Institut d'études de géopolitique appliquée (IÉGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois