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OPINION. « L’Union européenne : équilibre stratégique et "smart power" »

Véronique Chabourine

Publié le 07 avril 2025 à 14:31 - Mis à jour le 07 avril 2025 à 20:23

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OPINION. Alors que l'Union européenne renforce ses investissements militaires et industriels, se pose la question de sa capacité à incarner une puissance globale. Entre « soft power », hard power et maîtrise des flux, l'équilibre stratégique devient la condition d'une influence durable. Par Véronique Chabourine, Analyste soft power

Le 27 mars, à l'initiative d'Emmanuel Macron, la France a accueilli un sommet international sur la paix et la sécurité pour l'Ukraine, réunissant les dirigeants de 31 pays de l'Union européenne et de l'OTAN. Le président français y a annoncé une aide militaire supplémentaire de 2 milliards d'euros. Cette initiative s'inscrit dans une stratégie plus large visant à structurer la future armée ukrainienne, poser les bases d'un cessez-le-feu durable et envisager la mise en place de forces européennes de garantie en deuxième rideau. Cette initiative intervient dans le même temps que celle du ministre des armées Sébastien Lecornu, annonçant un objectif de 100 milliards d'euros par an pour le budget de la défense française, soit jusqu'à 3,5% du PIB.

Cette montée en puissance fait écho à un virage stratégique européen majeur. Le 28 mars, la Commission européenne a dévoilé son Livre blanc pour la défense européenne (Readiness 2030) et le plan ReArm Europe, une feuille de route ambitieuse pour faire émerger une véritable Union européenne de la défense. Ce dispositif entend combler les lacunes capacitaires, renforcer la mobilité militaire, accélérer l'innovation (notamment en IA, quantique et cyber) tout en mobilisant jusqu'à 800 milliards d'euros jusqu'à 2030.  En s'appuyant sur un assouplissement budgétaire, un nouvel instrument de prêt de 150 milliards d'euros (SAFE) et le soutien de la Banque européenne d'investissement, l'objectif est de produire plus vite, d'investir mieux et de garantir une autonomie stratégique européenne durable.

Le pouvoir militaire et la défense, tout comme l'économie, relève traditionnellement du hard power, tandis que le « soft power » mobilise l'attraction culturelle, normative et diplomatique. C'est de l'articulation stratégique entre ces deux registres de puissance qu'émerge le concept théorisé par le politologue Joseph Nye, le smart power, traduisant un équilibre entre le « soft » et le « hard power », garantissant aux États une influence et une puissance durable.

En s'appuyant sur les données disponibles, il est possible de croiser deux classements complémentaires pour confirmer la pertinence de cet équilibre stratégique : le Global Soft Power Index (Brand Finance), qui évalue l'attractivité et la puissance non-coercitive des États au travers différents indicateurs et le Global Presence Index (Elcano), qui mesure la puissance de projection internationale concrète des États dans les domaines économique, militaire et de « soft presence » (diplomatie, innovation et culture). Ce croisement des données révèle que les pays les plus influents et "présents" au niveau mondial sont précisément ceux qui conjuguent efficacement ces dimensions. Les États-Unis, Le Royaume-Uni ou la Chine se retrouvent en tête de ces deux classements, illustrant la corrélation entre équilibre stratégique du « soft » et « hard power » et influence et puissance globale. Cette convergence donne un éclairage opérationnel à la notion de smart power : les puissances capables d'articuler de manière symétrique, leur « soft presence » (« soft power ») et leur capacité d'action (militaire), sont celles qui parviennent à exercer une puissance forte réelle et durable. L'analyse du Global Presence Index de l'Institut Elcano, confirme cette dynamique : les États qui disposent d'un équilibre relatif entre leur puissance militaire et leur « soft presence » figurent en tête du classement. Lorsqu'une puissance parvient à maintenir une présence culturelle, diplomatique, normative d'un niveau comparable à sa force militaire, sa capacité de projection est renforcée.

En 2023, selon les données du Global Presence Index de l'Institut Elcano, l'Union européenne et les États-Unis présentent des niveaux de présence internationale presque équivalents : 3039 points pour l'Union européenne qui occupent la deuxième place du classement mondial, derrière les États-Unis avec 3122 points. Cette proximité masque toutefois des déséquilibres majeurs, notamment entre puissance économique et militaire : l'UE se distingue par une forte présence économique avec 2154 points contre 1577 pour les États-Unis, alors que ces derniers dominent très largement le champ militaire avec 756 points contre 191 pour l'UE. En matière de « soft presence » ーculture, coopération, diplomatie, innovation ー l'écart est moins prononcé : 788 pour les Etats-Unis contre 693 pour l'UE.  Cette asymétrie révèle une dynamique : l'UE s'impose aujourd'hui comme une puissance brute, dotée d'un potentiel de projection économique remarquable mais encore inaboutie dans sa capacité à convertir ce potentiel en influence stratégique globale. Le différentiel est particulièrement net dans le domaine militaire. En 2023, l'UE ne représente que 6,1% de la présence militaire mondiale, contre 24,1% pour les États-Unis. A l'inverse, elle domine en présence économique, avec 21,9% de part mondiale, contre 16% pour les Etats-Unis, preuve d'un poids structurel réel dans les échanges et les investissements. Pourtant, ce poids ne se traduit pas encore totalement en pouvoir d'influence et en puissance non coercitive durable.

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Ce décalage s'observe également dans le champ du « soft power ». Selon le classement 2025 de Brand Finance, seuls trois pays de l'UE figurent dans le top 10 mondial dominé par les États-Unis et la Chine : l'Allemagne (5e), la France (6e) et l'Italie (9e). Cette présence partielle contraste avec la centralité mondiale de l'UE sur les indicateurs de la puissance brute et témoigne d'un enjeu à construire un récit collectif et une stratégie intégrée.

Cette dissociation entre présence et influence rejoint les travaux du politologue Michael Beckley, qui distingue la puissance brute ー PIB, population, innovation, dépense de défense ーde la puissance nette, qui évalue la capacité à transformer ces ressources en résultats tangibles : décisions influencées, alliances renforcées, récits diffusés, normes imposées. La puissance nette est celle qui se diffuse et s'impose. Or c'est bien dans la maîtrise de ces flux que se joue aujourd'hui l'efficacité stratégique des puissances étatiques.

Avoir une puissance brute solide ー un marché intégré, une capacité d'investissement mondial, un tissu industriel dense ー ne suffit plus à exister comme puissance globale. Si cette force n'est pas convertie en influence réelle, en attractivité, en orientation des normes et des alliances, elle s'érode. Le recul des investissements directs étrangers vers l'UE (-4% en 2023 et -11% depuis 2019), malgré ses 32% de poids dans les flux mondiaux sortants, illustre ce paradoxe. Comme le rappelle Michael Beckley la puissance nette se construit dans la maîtrise des flux économiques, culturels, humains, technologiques et non dans la simple accumulation de ressources. L'enjeu est de faire circuler la puissance, de l'orienter et de la rendre visible et crédible.

Dans un monde fragmenté et de plus en plus interdépendant, le « hard power » et le « soft power » ne s'opposent plus mais s'articulent dans une logique d'équilibre (smart power). En consolidant sa défense et en investissant dans ses capacités industrielles, l'Union européenne a aujourd'hui l'opportunité de rééquilibrer ses leviers de puissance et de bâtir une autonomie stratégique fondée sur une puissance équilibrée. Comme l'a affirmé Emmanuel Macron, en 2024, lors de son discours à la Sorbonne : « l'Europe puissance, c'est simple, c'est une Europe qui se fait respecter et qui assure sa sécurité ».

Véronique Chabourine

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