OPINION. « Le maljob, l'angle mortel des entreprises »
Me Valérie Duez-Ruff

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Me Valérie Duez-Ruff

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Les entreprises refusent de nommer le problème : des millions de salariés s'usent dans des postes qui ne leur conviennent plus. Pas de burn-out visible, pas de crise spectaculaire. Juste un "maljob" qui ronge lentement. Et une certitude : tant qu'on n'assumera pas le droit au départ négocié, la facture humaine et économique restera colossale.
On parle beaucoup de burn-out. Trop, peut-être. Parce qu'à force de ne voir que les effondrements spectaculaires, on oublie le mal le plus répandu : le maljob. Pas une maladie. Pas un "environnement toxique" officiellement reconnu. Pire que ça : un poste acceptable, qui vous détruit lentement.
Le maljob, c'est ce travail qui n'est pas fait pour vous mais qui pourrait convenir à quelqu'un d'autre. Ce décalage rend tout encore plus insidieux : on ne peut pas l'accuser d'être illégal ou maltraitant, alors on se tait. On reste. Par peur. Par loyauté. Par habitude. Et on s'abîme.
Ce phénomène n'est pas une lubie individuelle. Les chiffres sont implacables. 2 à 3 milliards d'euros par an, c'est le coût estimé du stress professionnel pour la société française (INRS). +63 % de risque d'arrêt maladie pour les salariés épuisés. 3 fois plus de chances de quitter son poste pour ceux qui vivent un désalignement prolongé. Voilà quelques chiffres criant.
Enfin, une génération entière qui décroche plus vite : les moins de 35 ans changent d'emploi en moyenne tous les 2 à 3 ans, non par caprice mais par refus de s'user dans le silence.
Le maljob agit comme une hémorragie silencieuse : il érode la santé mentale, détruit la motivation et affaiblit durablement la compétitivité des organisations. Pourtant, les entreprises persistent à le traiter comme un problème individuel, presque une faiblesse personnelle.
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Que fait-on, concrètement ? On colmate. On distribue des applis de méditation. On organise des séminaires de team building. On embauche des chief happiness officers... sans leur donner aucun levier stratégique. Ces initiatives, souvent bien intentionnées, ne traitent pas la cause. Elles maquillent. Elles donnent bonne conscience. Elles évitent de poser la vraie question : ce poste est-il encore le bon pour cette personne ?
Le vrai problème est là : partir reste un tabou.
Un salarié qui ose dire « je ne suis plus à ma place » est perçu comme instable, ingrat ou déloyal. C'est une erreur de diagnostic majeure. Ce salarié n'est pas un problème : il est un indicateur précoce. Il met des mots sur ce que l'entreprise refuse souvent de voir : l'usure, la perte d'alignement, l'inefficacité du poste tel qu'il est conçu. Un salarié qui négocie son départ n'attaque pas l'organisation. Il se préserve. Il lui évite, souvent, des mois d'absentéisme, de désengagement et de coûts cachés.
Tant que les entreprises continueront à considérer le départ comme une défaite ou une trahison, elles perdront sur tous les tableaux : des talents, de l'argent et du temps. Il est urgent d'inscrire le droit au départ négocié comme un levier légitime et structurant de la politique sociale.
Pourquoi ? Parce qu'un départ bien géré coûte toujours moins cher qu'une lente dérive. Parce qu'un salarié qui part en bonne intelligence peut rester un allié, un ambassadeur, voire revenir plus tard — alors qu'un salarié épuisé part avec rancune et contagie son désengagement autour de lui.
Le maljob n'est pas une fatalité. Il est le produit d'une culture qui préfère la loyauté silencieuse à la lucidité assumée. Un travail devrait être un espace de construction, pas de destruction lente. Reconnaître cette évidence n'est pas un acte militant, c'est un calcul rationnel.
Tant que nous fermerons les yeux, nous continuerons à payer — en arrêts maladie, en pertes de talents, en créativité étouffée. Ouvrir le dialogue, accepter les transitions et donner au départ négocié une place centrale, ce n'est pas de la complaisance. C'est une preuve de maturité organisationnelle.
Et peut-être, la seule façon d'en finir avec ce coût silencieux que nous faisons semblant d'ignorer.
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(*) Valérie Duez-Ruff est avocate en droit du travail depuis plus de vingt ans. Elle accompagne celles et ceux qui vivent une situation de rupture ou de souffrance au travail, quel que soit leur poste, pour les aider à négocier un départ juste et à rebondir sans se trahir. Formée au coaching et à la négociation, elle défend une vision humaniste et stratégique de la transition professionnelle. Elle est l'autrice de Quitter son job et négocier son départ (Éditions Eyrolles, 2025) et anime le podcast Décidez votre rebond.
Me Valérie Duez-Ruff