OPINION. « Le rôle du Qatar dans le triangle de feu Iran–Israël–États-Unis »
Sébastien Boussois

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Sébastien Boussois

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Beaucoup de pays se sont déjà prononcés pour jouer le rôle de médiateur entre l'État hébreu et l'Iran au milieu des bombes et des morts.
Depuis plusieurs jours, la Russie, la Turquie, les Emirats, Oman, le Qatar cherchent à tirer avantage de leurs relations avec les belligérants pour faire taire les armes entre les deux pouvoirs ennemis du Moyen-Orient. Tous ont des relations à géométrie variable avec les protagonistes, mais également avec les États-Unis.
De par son expérience, certes pas toujours couronnée de succès, le Qatar pourrait être à la croisée de tous les chemins et s'inscrire au cœur du triangle de feu qui enflamme les relations entre Téhéran, Tel-Aviv et Washington.
Beaucoup d'acteurs régionaux partent avec un handicap. La proposition de médiation de Moscou est jugée peu crédible vu son embourbement dans la guerre avec l'Ukraine. La Turquie cherche à se positionner sur l'échiquier des discussions en accueillant certains pourparlers du conflit actuel en Europe, mais ses relations avec Israël sont complexes, tout comme celles avec Téhéran.
En effet, Ankara a largement soutenu le renversement de Bachar Al Assad en soutenant le groupe HTC et son leader, actuellement Président par intérim, Ahmad al Charaa. Le régime des mollahs perdait en effet en décembre dernier l'un de ses principaux alliés régionaux. Depuis les accords d'Abraham de 2020, les Émirats arabes unis, nouvel allié fort de Tel-Aviv, ont maintenu leurs relations avec le régime iranien, mais cela suscite parfois la méfiance, encore plus aujourd'hui. Oman, agent neutre et médiateur historique de la région, cherche à revenir dans la course au leadership en la matière au Moyen-Orient. Doha a l'avantage de savoir négocier avec Israël, déjà à l'époque pour soutenir Gaza.
Mais aussi de disposer de la plus grosse base américaine hors sol. Enfin, d'être un acteur clé pour Washington sur place, et d'avoir toujours entretenu avec l'Iran d'excellentes relations, pour garantir la sécurité du plus grand champ gazier au monde qu'il partage avec Téhéran.
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Dès la crise de 2017 et son isolement de la scène régionale, malgré l'embargo imposé par ses voisins du Golfe, le Qatar n'a pas été déstabilisé : son important fonds souverain lui a permis de tenir bon et même de renforcer son influence. En redéfinissant ses alliances, il a aussi fait preuve d'une résilience qui l'a repositionné au cœur de nouvelles dynamiques diplomatiques régionales, lui offrant une place croissante comme « go between ».
Concernant le conflit israélo-palestinien, Doha a profité de l'isolement de l'Arabie Saoudite post 2017 pour renforcer son rôle : versement de plusieurs dizaines de millions de dollars à Gaza en accord avec Tel-Aviv, soutien aux salaires des fonctionnaires, projets de reconstruction, et aspiration à reconstruire notamment l'aéroport de Gaza. Un travail qu'il a poursuivi après le « 7 octobre », en négociant avec le Hamas directement, et qu'il continue tant bien que mal. Initialement focalisé sur le Proche-Orient, le Qatar a étendu sa médiation à l'Afrique, et notamment au Mali. Mais pas seulement : il a joué un rôle central dans les négociations entre les États-Unis et les Talibans, menant à l'accord de Doha en 2020 et au retrait des troupes américaines d'Afghanistan. Il a également facilité plusieurs accords de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, notamment en 2014, 2021 et 2023, en injectant des fonds humanitaires dans Gaza.
Par ailleurs, Doha a accueilli les négociations de paix inter-libyennes et inter-yéménites, malgré leurs résultats limités. Le Qatar a été médiateur discret dans les tensions au Tchad, au Soudan et entre factions palestiniennes rivales. Plus récemment, il a participé à la libération d'otages occidentaux au Sahel et en Syrie, ainsi qu'au retour d'enfants ukrainiens transférés en Russie.
Au Proche-Orient, et plus particulièrement à Gaza, le Qatar combine médiation et actions humanitaires depuis des années. En 2023, le Croissant Rouge qatari avait signé un accord de près de 4,5 milliards de dollars avec l'UNRWA pour soutenir les populations. Il a également orchestré l'accueil, à Doha, d'enfants blessés, les dotant d'infrastructures médicales avancées.
L'engagement humanitaire sert clairement une stratégie cohérente, fondée sur le multilatéralisme et le droit international, pour pallier les faiblesses des médiateurs occidentaux. Sa détermination dans l'affaire des otages israéliens depuis l'attaque terrible du Hamas qui a frappé Israël n'a pas toujours permis d'aboutir à une libération totale et un cessez-le-feu, mais sa capacité à discuter avec les infréquentables lui donne un atout que tous ses voisins n'ont pas forcément.
Sa diplomatie financière et pragmatique a permis au Qatar d'être devenu un acteur à qui l'on pense obligatoirement en cas de guerre dans la région. Ce qu'il se passe entre Israël et l'Iran ne saura faire l'économie d'une intervention, probablement avec d'autres voisins, de Doha qui comme beaucoup de micro-États a appris une chose en géopolitique : ne se fâcher avec personne et entretenir des ponts solides entre puissances aux intérêts souvent divergents (États-Unis, Iran, Turquie, Russie, etc.).
Par ailleurs, Doha a institutionnalisé son action via des accords humanitaires souvent importants, même si leur application est souvent rendue fragile face au retour de la guerre. La diversification de ses champs d'intervention et des zones géographiques dans lesquelles il s'implique a montré quelque part que l'expérience moyen-orientale en matière de résolution de conflits peut-être exportable à l'ensemble de la planète malgré beaucoup d'incertitude.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au Cnam Paris (équipe Sécurité Défense), à l'Institut d'études de géopolitique appliquée (IÉGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois