OPINION. Michel Santi : « La Turquie, homme malade du monde »

Michel Santi

Photo d'illustration
LTD/Turkish Presidency/Mustafa Kama/Anadolu via AFP

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Certains dirigeants - y compris les plus expérimentés de ce monde - n'ont toujours pas compris que les manœuvres et que les intimidations politiques dégénèrent quasi systématiquement en catastrophes macro économiques. Ce qui devait juste consister au départ à mettre hors-jeu un opposant politique s'est immédiatement transformé en angoisse des investisseurs et en saignée financière. Ou comment s'y prendre avec méthode et application dans le but de détruire ce qui subsistait de confiance en une Turquie dont la traversée du désert semble désormais éternelle.
La masterclass fut l'arrestation le 19 mars dernier du maire d'Istanbul, favori des prochaines élections Présidentielles turques, pour un motif gravissime - qui disqualifierait nombre de nos responsables politiques français. Il lui fut reproché - mais nullement prouvé - des "irrégularités" à propos de l'obtention en 1990 de son diplôme auprès de l'Université américaine de Girne (Chypre du Nord). L'Université d'Istanbul ayant rapidement réagi en annulant l'équivalence de son diplôme, ce monsieur est donc de facto inéligible à la Présidence, car la Constitution turque exige des candidats un diplôme universitaire. En ce mois de juillet 2025, accusation supplémentaire alléguant que monsieur İmamoğlu aurait en fait falsifié son diplôme universitaire, ce qui le rend passible de prison pour "falsification de documents officiels".
Ce 19 mars dernier initia une réaction en chaîne historique à la faveur de manipulations aberrantes entreprises par un pouvoir en place qui privilégie très nettement l'ego à la stabilité économique et financière de sa nation. Il ne s'agissait aucunement de réformes - mêmes contestables - mais de destruction de confiance qui a coûté à la Banque Centrale 90 milliards de dollars. Celle-ci a quasiment épuisé ses réserves pour tenter de défendre l'incontrôlable chute de sa monnaie ayant dévissé ce jour-là de...12% ! Dans un environnement mondial où la plupart des banques centrales du monde réduisent leurs taux afin de relancer les économies, la Turquie se distingue fièrement une fois de plus pour avoir été contrainte de remonter son taux directeur à... 46% afin de canaliser le tsunami provoqué ce 19 mars qui a vu un candidat à la Présidentielle déchu pour cause de diplôme.
La situation serait hilarante si elle n'était si sérieuse pour la population d'un pays rendu totalement dysfonctionnel, à côté duquel même l'Argentine serait sobre. Le leadership n'a cure de l'encéphalogramme désespérément plat de l'investissement étranger, ni de l'hémorragie économique, car seul son maintien au pouvoir compte. Sa préservation passe avant la prospérité et avant un renflouement par des liquidités qui font cruellement défaut à sa population. La Livre turque qui était il y a encore 10 ans en dessous de 2 vis-à-vis du dollar, en dessous de 5 il y a 7 ans, a fondu aujourd'hui jusqu'à 40. Le litre d'essence est passé de 1,48 livre en 2002 à 53 aujourd'hui. Et l'inflation se situe à 49%, probablement sous-estimée, car le gouvernement contrôle 85 % des médias nationaux.
Y a-t-il un message particulier que les dirigeants du pays souhaitaient adresser, par cette arrestation, aux marchés ?
Absolument : que la stabilité est optionnelle, pas l'autorité.
Bienvenue dans la gouvernance turque.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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