OPINION. « PPE3 : plein gaz sur l'électricité, une erreur stratégique »
Samuel Furfari

Photo d'illustration
DR
Samuel Furfari

Photo d'illustration
DR
Le projet de troisième Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE3), censé façonner l'avenir du bouquet énergétique français, suscite des critiques de toutes parts. En cause, l'accent mis sur l'électrification, notamment via les énergies renouvelables, dont le déploiement massif entraînera une hausse des prix de l'électricité et compromettra la stabilité du réseau électrique, comme l'ont récemment constaté l'Espagne et le Portugal. Pour assurer notre souveraineté énergétique, il est essentiel de ne pas tourner trop vite le dos au gaz naturel et de laisser une chance au biogaz, dont le développement peut constituer un atout précieux.
La France peut se vanter d'avoir construit son modèle énergétique sur un parc nucléaire robuste, garantissant une électricité décarbonée et compétitive, mais aussi une relative indépendance pour sa production d'électricité. Cependant, l'énergie finale consommée dans le pays ne se limite pas à l'électricité : celle-ci ne représente qu'environ un quart de la consommation totale, le reste étant assuré par des usages thermiques (chauffage, industrie, etc.) où le gaz naturel demeure essentiel, voire incontournable, dans certains usages.
Réduire la question énergétique à la seule électricité constitue en effet une erreur stratégique, que les pays en croissance se gardent bien de commettre puisque la demande de gaz naturel y augmente. En France aussi, malgré une baisse récente des importations due à la crise énergétique, nous avons importé 514 TWh de gaz en 2023, pour couvrir les besoins de plus de 10 millions de consommateurs, principalement pour des usages non-électriques.
Prétendre que l'électrification totale des usages garantira notre pleine souveraineté énergétique est doublement faux. D'une part, cela occulte le fait que la France importe également l'uranium nécessaire à ses centrales nucléaires, notamment de pays comme le Kazakhstan, la Mongolie ou l'Australie. D'autre part, les équipements de production d'énergies renouvelables sont presque tous importés de Chine et s'ils ne le sont pas, ce sont les composants de ces équipements qui sont importés. Pensez au prétendu « Airbus des batteries » qui ne décolle pas, car il consiste à importer les composants des batteries de Chine. La dépendance aux importations n'est donc pas l'apanage du gaz. Les conditions de notre souveraineté énergétique sont la diversification, la résilience et la complémentarité des sources d'énergie.
Même si la part du gaz dans la production électrique a diminué à 6,1 % en 2023, la demande de gaz pour les usages thermiques, industriels et résidentiels reste structurelle. Penser que l'électrification des usages va tout résoudre relève d'une vision technocratique déconnectée des réalités industrielles et sociales. La lenteur de l'adoption des véhicules électriques et la stagnation, voire le recul, de la consommation d'électricité en témoignent.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Quant au réseau gazier, il demeure un atout stratégique pour la France. Avec près de 215 000 km de canalisations couvrant 77 % du territoire, il assure la résilience et la flexibilité du système énergétique national. Le négliger au nom d'une électrification totale serait une faute lourde, tant pour la sécurité d'approvisionnement que pour la compétitivité industrielle.
La France doit préserver et moderniser son réseau gazier, non seulement pour garantir la sécurité d'approvisionnement, mais aussi pour intégrer des gaz renouvelables, comme le biométhane. Produit localement à partir de déchets agricoles et agroalimentaires, le biométhane valorise des résidus qui doivent de toute façon être éliminés. Injecté dans les réseaux existants, il offre un complément limité, mais non négligeable au gaz importé, quitte à bénéficier d'un soutien financier adapté pour accélérer son développement.
Le blackout survenu récemment dans la péninsule ibérique, touchant aussi le sud de la France, illustre de façon éclatante les risques d'un mix énergétique déséquilibré et trop dépendant des énergies intermittentes et variables, dont la production varie au gré de la météorologie. Il est impératif que la France ne s'enferme pas dans un système où la sécurité d'approvisionnement serait tributaire du vent ou du soleil, car cela expose le pays à des coupures massives et à une perte de contrôle sur sa souveraineté énergétique.
Autrement dit, la France aura durablement besoin d'un mix énergétique équilibré, intégrant nucléaire, renouvelables, gaz naturel et biométhane. Entretenir et moderniser le réseau gazier constitue une solution pragmatique, réaliste et conforme aux intérêts industriels et sociaux du pays. L'avenir énergétique français ne peut se réduire à une opposition stérile entre filières ; il repose sur la complémentarité, la résilience et l'intelligence des choix politiques. Le manichéisme n'a pas lieu d'être en politique énergétique.
______
(*) Samuel Furfari, professeur en géopolitique de l'énergie, haut fonctionnaire de la Commission européenne en retraite, docteur en Sciences appliquées, ingénieur polytechnicien. Dernier livre « Énergie, mensonges d'état. La destruction organisée de la compétitivité de l'UE » | L'artilleur
Samuel Furfari