OPINION. « Redonner à la France son dynamisme économique »
Gabriel Gaspard

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France : l'image persistante de « l'homme malade de l'Europe ».
Déjà qualifiée « d'homme malade de l'Europe » en 2014, la France peine à se défaire de cette étiquette. Alors que la conjoncture reste morose dans l'Hexagone, ses voisins affichent des dynamiques plus encourageantes. L'Allemagne, après cinq années de stagnation, amorce une reprise ; l'Espagne conjugue compétitivité économique et ambition écologique ; et, selon la Commission européenne, l'Italie aurait désormais dépassé la France en termes de performances économiques.
Pour rompre avec cette inertie, la France doit impérativement se projeter dans une vision stratégique à long terme. Cela implique un engagement massif dans les technologies d'avenir, un redéploiement vers les filières industrielles innovantes, ainsi qu'un renforcement ciblé des investissements dans les territoires. À défaut, le pays risque de s'ancrer durablement dans une spirale de décrochage face à ses partenaires européens.
Dix ans d'alerte sur la trajectoire économique de la France.
Dès le 21 décembre 2012, l'économiste Philippe Dessertine sonnait l'alarme :
« C'est la France qui inquiète. S'il devait y avoir un début de reprise, il interviendrait en Espagne, en Italie, mais pas en France. Pire, si la France casse, ce serait dramatique pour nous, mais aussi pour l'Espagne, l'Italie, et même l'Allemagne, qui ne pourrait faire face seule. »
Deux ans plus tard, en 2014, la Commission européenne s'inquiétait à son tour. Elle redoutait que Paris ne tienne pas son engagement de ramener le déficit public sous la barre des 3 % du PIB en 2015. À l'époque, le déficit s'élevait déjà à 4 %, et la dette atteignait 95 % du produit intérieur brut.
Dix ans après, les chiffres donnent le vertige : le déficit public grimpe à 5,8 % et la dette publique culmine à 113 % du PIB. Une trajectoire qui relance les interrogations sur la soutenabilité de la politique budgétaire française.
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Chômage, vieillissement, déséquilibres : la France face à un défi structurel.
En 2014, la France enregistrait un taux de chômage élevé (10,1 %) et une faible croissance économique. Dix ans plus tard, le constat demeure préoccupant. Selon Dares, au quatrième trimestre 2024, l'emploi privé recule, l'activité ralentit, et le nombre de demandeurs d'emploi augmente dans toutes les tranches d'âge malgré une pénurie persistante de main-d'œuvre dans de nombreux secteurs.
Légèrement atténuée par le soutien exceptionnel à l'apprentissage, la baisse du taux de chômage masque une réalité plus contrastée. En parallèle, les projections démographiques soulèvent de nouvelles inquiétudes. D'ici dix ans, la population active progresserait en moyenne de 300 000 personnes, tout en vieillissant.
Le déséquilibre entre actifs et retraités devrait continuer à se creuser : le ratio entre cotisants et retraités de droit direct passerait de 1,77 en 2025 à 1,66 en 2035, puis à 1,54 en 2045 et ce, en dépit du recul de l'âge moyen de départ à la retraite. Une tendance lourde qui interroge sur la viabilité à long terme de notre modèle social.
Productivité en berne : le moteur grippé de l'économie française.
Depuis la crise sanitaire, les signaux d'alerte se multiplient : selon Dares, la productivité du travail en France poursuit sa dégradation. En 2022, elle a chuté de 3 % par rapport à 2019. Sur la période 1990-2022, la progression moyenne n'atteint que 0,85 % par an. En 2023, le pays accuse un retard de productivité estimé à 5,5 points. Et d'ici 2027, l'écart entre production potentielle et production effective pourrait s'établir à 0,6 point de PIB.
La France fait face à une baisse de performance plus marquée que celle observée chez ses voisins européens. Le ralentissement s'explique en partie par les pénuries de main-d'œuvre et la hausse des coûts énergétiques. Mais deux autres facteurs structurants freinent la croissance.
D'abord, une spécialisation industrielle restée ancrée dans des technologies traditionnelles : métallurgie, automobile, cosmétique. Seuls l'aéronautique et le luxe tirent encore leur épingle du jeu. Le tissu industriel, bien que doté d'infrastructures solides et de compétences reconnues, peine à se réorienter vers les secteurs innovants comme les biotechnologies ou le numérique.
Ensuite, malgré des niveaux record d'aides publiques aux entreprises, l'investissement immatériel et la recherche stagnent. Le secteur industriel ne représente que 16,8 % du PIB français, contre 26,6 % en Allemagne et 22,6 % en Italie.
Cette politique de soutien aux entreprises n'a cessé de croître : de 82,52 milliards d'euros en 2008 à 156,88 milliards en 2019, puis à 175 milliards en 2022 sous l'effet des mesures exceptionnelles liées à la pandémie ; soit une hausse de plus de 112 % en quinze ans. Pourtant, cette dépense colossale, en progression moyenne de 7,47 % par an, ne s'est pas traduite par une croissance équivalente de l'économie, qui plafonne à 0,21 % par an sur la même période.
Autre frein à la croissance : l'allocation déséquilibrée des capitaux dans le système financier français. Une majorité des financements bancaires est dirigée vers les grandes entreprises cotées en bourse, dont l'essentiel du chiffre d'affaires est pourtant réalisé à l'étranger, à peine 25 % en France. Résultat : les PME et PMI innovantes, pourtant au cœur du dynamisme économique et de l'emploi local, peinent à accéder aux ressources nécessaires à leur développement.
Ce déséquilibre est renforcé par la frilosité des investisseurs institutionnels vis-à-vis du capital-risque français. Préférant les actifs plus sûrs ou les fonds américains plus établis, ils alimentent un manque chronique de financements à long terme pour l'innovation made in France.
Relance post-Covid : des écarts d'ambition entre États membres.
Dans la foulée de la crise sanitaire, l'Union européenne a lancé en 2020 le plan NextGenerationEU, doté de 750 milliards d'euros (806,9 milliards d'euros en valeur 2022), afin de relancer les économies européennes frappées de plein fouet par la pandémie. Aujourd'hui, la majorité des États membres a engagé ces fonds dans leurs plans nationaux de relance.
L'Italie s'est vue allouer 194,89 milliards d'euros, l'Espagne 163 milliards d'euros et la France 40,27 milliards d'euros. L'Allemagne, de son côté, a perçu 28 milliards d'euros. Mais face à deux années de récession consécutives et dans un contexte de changement de leadership, Berlin a annoncé un plan de relance national de 700 Md€ sur douze ans illustrant un volontarisme budgétaire que la France ne semble plus afficher.
L'Hexagone n'a en effet pas lancé de nouveau plan de relance depuis celui de 2021, d'un montant de 100 milliards d'euros, dont 40 milliards d'euros financés par l'Europe. Alors que plusieurs de ses partenaires redoublent d'efforts, Paris semble figée, malgré une conjoncture économique toujours fragile.
Relancer la dynamique : vers une stratégie économique à double moteur.
Face aux déséquilibres persistants, la France pourrait engager une nouvelle trajectoire fondée sur deux leviers majeurs. À court terme, l'économie tricolore gagnerait à renforcer son ancrage européen : en facilitant l'intégration des marchés, en développant les coopérations industrielles stratégiques et en consolidant sa présence commerciale au sein de l'Union.
Sur le long terme, l'enjeu est de bâtir une économie résiliente, innovante et inclusive. Cela passe par une mobilisation accrue en faveur des technologies d'avenir, un renforcement des investissements dans les territoires notamment pour combler les fractures régionales, et une meilleure canalisation de l'épargne des ménages vers l'économie productive.
À court terme, la France doit faciliter l'intégration européenne.
Face aux défis géopolitiques et économiques contemporains, l'Union européenne peine à faire aboutir ses grands projets d'intégration. Sur le terrain de la défense, l'invasion russe de l'Ukraine en 2022 a provoqué un sursaut : la « Boussole stratégique » fixe un cap ambitieux, mais l'autonomie européenne reste tributaire de l'OTAN.
Dans le domaine fiscal, Bruxelles espère harmoniser l'imposition des sociétés grâce au projet BEFIT, mais son adoption reste incertaine. Le marché des capitaux, lui, souffre toujours d'une fragmentation chronique, freinant investissements et croissance.
La question de la TVA sur les services financiers reste en suspens depuis 1977, tandis que la taxe sur les transactions financières, bien qu'idéologiquement partagée, est restée lettre morte, faute d'accord entre les États membres.
Côté monétaire, l'Union continue d'explorer la piste d'un euro numérique. Sans cadre juridique défini et en dépit des réticences bancaires, le projet avance lentement, à l'image d'une UE régulièrement freinée par ses propres divergences.
Enfin, les critères de convergence budgétaire, suspendus pendant la pandémie, ont été revus à la baisse pour permettre plus de flexibilité. Le retour à l'équilibre est espéré pour 2031, un peu tard.
Sur le long terme, la France doit rediriger l'épargne populaire : un levier pour une relance ciblée.
À l'heure où la croissance ralentit et où les dépenses publiques explosent, notamment en matière de défense, la mobilisation de l'épargne des ménages apparaît comme un levier stratégique. Avec un taux d'épargne dépassant les 18 % du revenu disponible brut, les Français disposent d'un capital dormant considérable, souvent mal rémunéré. Plutôt que de laisser ces sommes stagner sur des placements peu performants, des économistes et élus plaident pour la création de nouveaux produits d'épargne orientés vers des projets d'avenir : transition écologique, numérisation, infrastructures, santé, ou encore soutien aux territoires ruraux.
L'idée serait d'offrir aux citoyens des livrets d'épargnes sécurisés, à fiscalité stable, gérés par des établissements publics, et permettant à chacun de choisir où va son argent. Un contrat de confiance : taux indexé sur les obligations d'État, frais de gestion nuls, transparence sur l'utilisation des fonds. Refusant l'idée d'une épargne captée au profit du seul complexe militaro-industriel ou électronucléaire, ses promoteurs défendent une vision de l'épargne comme moteur de croissance durable. À condition, toutefois, que les projets financés soient socialement utiles, bien ciblés et porteurs de bénéfices concrets pour la société. Une relance par le bas, mais orchestrée au sommet.
Relance économique : le FMI plaidait déjà en 2020 pour un rôle clé de l'investissement public.
Dès 2020, alors que la pandémie de COVID-19 frappait de plein fouet, le Fonds monétaire international (FMI) appelait les gouvernements à adopter des mesures exceptionnelles face à l'urgence sanitaire. Si la priorité immédiate restait la protection des ménages et des entreprises via des filets de sécurité, l'institution soulignait aussi l'importance de préparer dès à présent la sortie de crise.
Dans cette perspective, le FMI insistait sur le rôle déterminant de l'investissement public pour accompagner la transition vers « le monde d'après ». Selon ses projections, une hausse des dépenses publiques équivalente à 1 % du PIB pourrait générer un effet de levier significatif : une croissance du PIB de 2,7 %, une augmentation de l'investissement privé de 10 % et une progression de l'emploi de 1,2 %, à condition toutefois que les fonds soient alloués à des projets de haute qualité.
Cette prise de position, formulée en pleine tourmente mondiale, résonne encore aujourd'hui alors que les États s'efforcent de concilier relance économique et transformation structurelle.
C'est à ce prix que la France pourra espérer renouer avec une croissance durable, affirmer sa place dans la compétition mondiale et redonner confiance aux citoyens dans l'avenir économique du pays.
Gabriel Gaspard