OPINION. « Répondre à la détresse des jeunes d'outre-mer n'est pas une option, c'est un impératif républicain »
Hugo Huet

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En juillet 1981, Aimé Césaire dénonçait à l'Assemblée nationale l'absence du mot « Outre-Mer » dans un projet de loi sur la décentralisation. Une omission lourde de sens, que le député martiniquais interprétait déjà comme un aveuglement de l'État face aux réalités de ces territoires. Quarante-quatre ans plus tard, sa mise en garde sonne comme une prophétie. Crise après crise, révolte après révolte, la fracture entre la République et ses territoires ultramarins se creuse.
En Guyane en 2017, aux Antilles en 2021, en Nouvelle-Calédonie récemment : les colères qui s'expriment sont les symptômes visibles d'un mal profond. À l'exception de l'attention médiatique portée sur les outre-mer lorsqu'une catastrophe climatique intervient ou que des mouvements sociaux paralysent un territoire, les outre-mer semblent invisibles dans l'agenda national. Si la mobilisation sincère de l'actuel ministre des Outre-Mer sur des dossiers majeurs — Mayotte, Nouvelle-Calédonie, vie chère — mérite d'être saluée, elle reste beaucoup trop isolée. Les Français d'outre-mer ne peuvent se contenter d'engagements individuels, ils ont besoin d'un cap collectif, de réponses concrètes, structurelles et durables. Il est temps de passer des paroles aux actes.
Car la réalité est brutale. En Guadeloupe, 70 % de la population subit régulièrement des coupures d'eau. À Mayotte, un tiers des habitants vivrait en situation irrégulière — l'équivalent de 22 millions de personnes si on rapportait cela à l'Hexagone. Et dans la récente affaire des airbags Takata, il a fallu un décès en métropole pour que l'État agisse, alors que seize morts avaient déjà été recensés dans les outre-mer. Une telle indifférence serait-elle tolérée ailleurs ?
Ces deux poids deux mesures nourrit un profond ressentiment, en particulier chez les jeunes générations. Partout dans les DROM, ils expriment une même impression d'abandon, d'assignation à résidence, de rupture avec la promesse républicaine d'égalité.
Depuis plusieurs mois, le Conseil d'orientation des politiques de jeunesse, instance placée auprès du Premier ministre, mène un travail de fond pour comprendre et proposer. Nous avons écouté 2 653 jeunes ultramarins dans le cadre d'une grande consultation de plusieurs semaines, auditionné des dizaines d'acteurs associatifs, éducatifs, institutionnels. Le diagnostic est sans appel : les jeunes d'outre-mer sont en situation de détresse. Y répondre n'est pas une option. C'est un impératif républicain.
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Dans le rapport que nous publierons prochainement, nous formulons une vingtaine de recommandations concrètes pour améliorer leur quotidien : accès à la formation, à l'enseignement supérieur, accompagnement en matière de santé mentale, de mobilité, d'accès aux droits.
Pour lutter contre le décrochage scolaire, nous proposons d'implanter des classes de sixième dans les écoles primaires lorsque les collèges sont trop éloignés du domicile des enfants. Cette solution pragmatique répond à une réalité dramatique, notamment pour les populations de l'intérieur en Guyane, où l'éloignement géographique constitue un frein majeur à la scolarité. Florence Aubenas, dans un article paru en février dernier dans Le Monde, a décrit avec justesse les parcours d'élèves confrontés à ce défi.
Faciliter l'accès à l'enseignement supérieur suppose également de consolider les campus connectés, qui permettent aux jeunes ultramarins de suivre à distance des formations indisponibles localement. Cette réponse innovante doit être amplifiée, car elle offre une alternative crédible à l'exil subi pour étudier.
Plus largement, les outre-mer sont confrontés à un double déficit : un déficit d'offres de formation adaptées aux besoins des territoires, et un déficit de main-d'œuvre dans des secteurs pourtant essentiels comme le BTP, la santé, le numérique ou l'économie maritime. Il devient donc urgent de développer des filières de formation professionnalisantes et qualifiantes en lien direct avec les réalités économiques locales. Former mieux et former sur place : telle est la condition d'un développement endogène durable.
L'engagement du tissu économique local est également essentiel. Il convient d'encourager activement les entreprises ultramarines à embaucher les jeunes primo-demandeurs d'emploi et à investir dans des infrastructures sportives et culturelles. Des dispositifs fiscaux ciblés pourraient jouer un rôle moteur dans cette dynamique.
Enfin, accompagner les jeunes dans leurs parcours de mobilité, dans la création d'entreprise, ou face aux difficultés qu'ils rencontrent — notamment en matière de santé mentale —, c'est leur permettre de se projeter dans l'avenir avec confiance. C'est aussi réaffirmer que leur place dans la République est pleine et entière, et que leur avenir peut se construire, avec l'Hexagone, dans un destin commun.
Ce sont là quelques-unes des réponses nécessaires. Mais sans une politique ambitieuse, coordonnée, respectueuse des spécificités culturelles et sociales de chaque territoire, nous n'inverserons pas la tendance.
Les jeunes des outre-mer ne réclament pas de privilèges. Ils veulent simplement les moyens de construire leur avenir, avec confiance, dignité, et égalité. Ils demandent à être considérés comme des Français à part entière, non comme des citoyens de seconde zone.
À l'heure où les désespoirs et les colères grandissent dans les outre-mer, et tandis que certains territoires deviennent la cible de manœuvres de déstabilisation émanant de l'étranger, notre responsabilité collective est plus que jamais engagée. Rester passifs, c'est accepter que le lien républicain se fracture encore davantage.
Face à la catastrophe qui résulterait d'un abandon durable des outre-mer, agir n'est plus une option. C'est une urgence.
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(*) Hugo Huet est Président du Conseil d'orientation des politiques de jeunesse (COJ), instance placée auprès du Premier ministre. Il est aussi conseiller municipal délégué à la jeunesse d'Asnières-sur-Seine.
Hugo Huet