OPINION. « Smart City, une promesse non tenue, un enjeu politique oublié »
Muriel Roques-Étienne

Photo d'illustration
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Muriel Roques-Étienne

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Connectée, sobre et bien gouvernée, la Smart City n'est pas un rêve. C'est cette ville où l'on optimise l'ensemble des services urbains grâce à l'exploitation des données. Elle est déjà une réalité ailleurs, mais reste en France une promesse largement non tenue. Le dernier rapport du Sénat en date du 13 février 2025, souligne que moins de 1 % des collectivités ont structuré une stratégie globale et cohérente en la matière. Pendant que Barcelone, Londres ou Copenhague modernisent leurs infrastructures, la France décroche. Et pourtant, l'enjeu est triple : écologique, budgétaire, démocratique. À l'approche du prochain scrutin municipal, le silence des élus sur cette question interroge : pourquoi un tel retard ? Et surtout, comment inverser la tendance ?
Lors du dernier scrutin municipal, la Smart City s'est imposée comme une promesse de modernité locale. Symbole d'une ville connectée, sobre et bien gouvernée, elle figurait en bonne place dans les programmes électoraux. Mais sur le terrain, la réalité n'a pas suivi. Selon une étude Banque des Territoires/CEREMA (2023), dans 80 % des cas, ces projets relèvent encore de l'expérimentation ponctuelle, sans vision d'ensemble ni passage à l'échelle. Et pourtant, les enjeux sont connus. Le secteur du bâtiment concentre 44 % de la consommation énergétique nationale, 25 % des émissions de gaz à effet de serre et près de 70 % des déchets produits. Le gaspillage est documenté et les solutions identifiées, mais leur mise en œuvre reste marginale.
Quelques scènes suffisent à illustrer ce décalage : une école qui chauffe à vide, un lampadaire allumé en plein jour faute de capteur, des camions-bennes collectant des poubelles à moitié vides en l'absence de détecteurs de volume. Cette gestion urbaine morcelée, coûteuse et parfois absurde, pèse lourd sur les finances locales : l'efficacité budgétaire attendue est loin d'être atteinte. Mais l'enjeu est aussi démocratique. Derrière cette inertie se cache un échec politique : celui de ne pas avoir inscrit la transition numérique et écologique dans une vision d'ensemble, portée par les élus locaux. Car la Smart City n'est pas une affaire de mode, de gadgets ou d'applis. C'est une exigence de sobriété énergétique, de bonne gestion des deniers publics et de justice territoriale.
Pendant ce temps, nos voisins avancent. Le contraste avec les principales villes européennes est net. Barcelone a investi 300 millions d'euros dès 2011 pour moderniser transports, collecte des déchets et réseaux énergétiques. Et les résultats sont là, tangibles : 33 % d'économies sur l'éclairage, 25 % de réduction des coûts logistiques, 21 % de baisse des embouteillages et 44 000 emplois créés dans le digital. Zurich, Copenhague, Genève, Oslo, Lausanne ou Londres figurent toutes dans le top 10 du Smart City Index 2024 de l'IMD. La France, elle, décroche. Aucune grande ville ne rivalise : Paris, Lyon, Bordeaux ou Lille n'y figurent même pas. Quelques rares exceptions illustrent pourtant le potentiel - Dijon, Angers, Montpellier, Nice. Ces exemples montrent qu'une transformation est possible, mais les démarches restent marginales au niveau national.
Pourquoi un tel retard ? Ce n'est pas une question de compétences techniques : nos écoles d'ingénieurs sont reconnues, l'écosystème numérique est dense et dynamique. Les collectivités disposent d'acteurs et de solutions éprouvées. Mais la France souffre d'une fragmentation administrative extrême : près de 35 000 communes sur les 88 000 de l'Union européenne. Résultat, chacun agit dans son coin, sans mutualisation ni vision partagée. A cet état de fait, s'ajoute l'innovation publique, qui, par définition, produit ses effets à moyen terme - bien au-delà des cycles électoraux. Ce décalage freine des ambitions.
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Faut-il un ministère dédié ? Un commissariat national ? Peut-être. Mais le vrai levier est ailleurs. Il faut former les maires, simplifier les marchés publics, harmoniser les normes, garantir l'interopérabilité des systèmes urbains (chauffage, éclairage, circulation, stationnement), encore trop souvent conçus en silos et incapables de dialoguer entre eux. Et surtout, faire de la transition numérique un enjeu de gouvernance locale, pas un pilotage technocratique. Le rapport "Data et Territoires", remis au ministère de la Transformation publique en 2023, l'explique clairement : le frein n'est pas technique mais structurel. Il tient à la difficulté d'ancrer les projets dans la durée, de construire des partenariats privés-publics stables et de répondre aux usages concrets des habitants. Car derrière ces transformations se joue leur quotidien : chauffage des écoles, horaires des bus, éclairage, propreté, sécurité.
La Smart City n'est pas une abstraction : elle détermine la qualité de vie locale. Elle ne peut plus rester un slogan. Il est temps d'en faire une politique à part entière, structurée et financée dans la durée. Ce n'est qu'à ce prix, qu'elle servira pleinement l'intérêt général : une action publique plus sobre mais aussi empreinte de justice territoriale entre les métropoles connectées et les territoires relégués. Les élus qui porteront cette transition ne seront pas seulement des gestionnaires, ils incarneront une nouvelle génération d'édiles, capables de faire de la modernisation urbaine un projet de société.
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(*) Née le 5 mars 1979 à Albi, Muriel Roques-Étienne est diplômée en comptabilité et finances. Elle débute sa carrière comme collaboratrice comptable, avant de devenir expert-comptable et commissaire aux comptes. Engagée dans la vie locale, elle est adjointe au maire d'Albi (2014/17) puis élue députée suppléante en 2017. Elle devient députée de la 1ʳᵉ circonscription du Tarn en 2020.En 2024, elle rejoint la Smart Buildings Alliance (SBA) en tant que Déléguée Générale, où elle œuvre pour la promotion des bâtiments intelligents et du développement durable, avec un fort engagement en faveur de la transition écologique et numérique, ainsi que du logement inclusif et résilient dans le secteur de la construction et de la rénovation.
Muriel Roques-Étienne