OPINION. « Trump contre l'Europe : un divorce géopolitique annoncé »
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
DR
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
DR
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump agite la menace de tarifs douaniers punitifs contre l'Union européenne. Plus qu'un simple bras de fer commercial, c'est l'avenir des relations transatlantiques qui se joue : l'Europe doit désormais regarder en face la possibilité d'un désalignement stratégique durable avec Washington. C'est aussi une occasion inespérée pour l'Europe de sauter enfin dans le grand bain et se « désintoxiquer » de sa dépendance à l'Amérique en matière économique et sécuritaire.
Depuis janvier 2025, Donald Trump est de nouveau maître à bord à Washington. Et à peine installé, il a repris le fil de ses obsessions : rétablir une politique commerciale agressive, au nom de l'« America First », quitte à cibler ses alliés historiques. En ce mois de juillet 2025, la menace est explicite : des taxes punitives de 30 % pourraient frapper dès août une large gamme de produits européens, si Bruxelles ne cède pas aux exigences américaines. Peut-on ou doit-on résister ? Il faut mieux négocier dans un rapport de force évident en faveur des États-Unis à ce stade que de perdre gros ensuite en cas d'échec. De toute façon, les tarifs risquent de se retourner à terme contre les Américains en matière d'inflation.
Mais ce bras de fer n'a rien d'un simple différend douanier. Derrière ces menaces se cache une remise en cause plus profonde du socle transatlantique. Ce que Trump a engagé lors de son premier mandat — défiance à l'égard des alliés, dénigrement des institutions multilatérales, brutalisation des règles du commerce mondial — connaît aujourd'hui une accélération spectaculaire.
L'Europe n'a désormais plus le choix : cette politique n'est pas une parenthèse, mais une trajectoire assumée. En brandissant ces hausses tarifaires, Trump adresse à Bruxelles un message limpide : l'Amérique de 2025 ne considère plus l'Europe comme un partenaire stratégique, mais comme un adversaire économique parmi d'autres.
Les conséquences sont déjà perceptibles : montée des tensions diplomatiques, effritement de la confiance politique, paralysie des enceintes multilatérales. L'OTAN elle-même n'est pas à l'abri d'un affaiblissement progressif, tant la relation transatlantique s'érode sous les coups de boutoir trumpiens.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Face à cette rupture programmée, l'Union européenne se trouve confrontée à une double urgence : réaffirmer son unité interne et accélérer sa diversification géopolitique. L'unité est toujours un fameux défi et certains pays comme l'Allemagne et l'Italie préféreraient jouer leur propre partition et se rapprocher de Washington. Diversifier vers où ? Vers l'Asie, où le Japon, la Corée du Sud et les pays de l'ASEAN apparaissent comme des partenaires de plus en plus précieux ; vers l'Afrique, où l'Europe pourrait redonner du sens à ses engagements ; vers le Sud global enfin, qui réclame sa place dans un monde désormais multipolaire.
Mais ce mouvement d'émancipation apparent révèle aussi les fragilités structurelles de l'Europe : une dépendance persistante vis-à-vis des technologies américaines, une faiblesse militaire chronique, des divisions internes sur la ligne à tenir face à Washington.
Cette guerre commerciale qui se précise est donc bien plus qu'une simple querelle de tarifs : elle pourrait marquer le point de bascule d'un monde occidental déjà affaibli, ouvrant la voie à de nouvelles formes de concurrence géopolitique où Pékin et Moscou sauront habilement exploiter la fracture transatlantique.
Ce qui se joue, au fond, est clair : la relation Europe-États-Unis n'a jamais été aussi menacée depuis la Seconde Guerre mondiale. L'Europe peut-elle se redéfinir dans un monde où les États-Unis, sous Trump, revendiquent désormais leur désengagement brutal et leur isolement stratégique ? Il lui faudra, sans doute dans la douleur, apprendre à exister sans le parapluie américain... ou risquer la marginalisation géopolitique.
______
(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au Cnam Paris (équipe Sécurité Défense), à l'Institut d'études de géopolitique appliquée (IÉGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois