OPINION. « Vers une industrie de défense de réserve pour militariser les technologies civiles »
Frédéric Arnoux

Photo d'illustration
DR
Frédéric Arnoux

Photo d'illustration
DR
Depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, la dure réalité du terrain s'impose : la guerre moderne remet en question certaines doctrines et dispositifs du XXe siècle. Jusqu'alors, l'industrie militaire détenait une position prédominante dans l'usage des hautes technologies. Désormais, l'essor du high-tech grand public bouleverse cette suprématie.
La guerre moderne repose sur la vitesse d'adaptation et l'usage massif de technologies du quotidien. Dans ce nouveau contexte, la chaîne industrielle héritée de l'après-guerre, fondée sur des cycles de développement de 10 ans et plus, montre ses limites.
La création, en 2024, d'une Direction de l'industrie de la défense (DID) au sein de la DGA est un signal positif. Elle vise à renforcer la souveraineté, la compétitivité et la résilience de notre base industrielle et technologique de défense (BITD), forte de 4500 PME, ETI, startups et de neuf grands groupes internationaux (1). Mais cette dynamique ne portera ses fruits qu'avec une refonte profonde de certains paradigmes industriels. Car s'il y a une chose que le théâtre Ukrainien nous montre, c'est de quelle manière les nouvelles technologies disruptent les conflits, au travers d'une militarisation croissante d'objets high-tech du quotidien.
Pour expliquer ce phénomène, rappelons le principe de la courbe d'expérience d'Henderson. Le prix d'une technologie diminue d'un rapport constant (e.g. 10, 20 ou 50%) à chaque doublement de la production cumulée de cette technologie. En 30 ans, à fonctionnalité équivalente, le coût des drones civils, de l'impression 3D ou de la communication par satellite a été divisé par plus de cent et de plusieurs centaines de milliers pour la puissance de calcul ! Il s'agit d'une loi naturelle contre laquelle l'armée ne pourra se battre.
Ainsi, l'industrie de la défense se trouve challengée et devancée sur de multiples technologies, à la fois en termes de performance mais aussi de coût. Ces dernières années, le bénéfice de la courbe d'expérience dans le civil a été tel que nous n'avons pas conscience des bijoux technologiques que nous utilisons tous les jours, et à un prix dérisoire.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Le meilleur exemple est bien sûr le drone léger. En Ukraine, il est devenu un outil tactique incontournable. Pourtant, il ne sort pas des usines militaires mais de nos magasins d'électronique grand public. Les drones de loisirs sont « retrofités » pour un usage militaire. Plus impensable encore, des civils achètent les pièces détachées sur les grandes marketplaces à bas coût, assemblent le drone chez eux puis l'envoient sur le front. On est loin de la rigueur industrielle de la défense et pourtant, un drone à 1000 euros peut s'avérer une arme tactique aussi efficace et cruciale qu'un char d'assaut à plusieurs millions.
Les exemples de ce type sont nombreux et dans différentes applications militaires : les batteries civiles et panneaux solaires fournissent de l'énergie sur le terrain, les ordinateurs portables analysent des données, les imprimantes 3D produisent des pièces de rechange, les caméras sportives et lunettes nocturnes conçues pour la chasse deviennent des équipements de visée. Citons également le système satellitaire Starlink utilisé pour communiquer et coordonner les troupes ou encore les réseaux et applications mobiles civils (Signal) détournés pour les usages balistiques, la navigation, la transmission d'informations.
La militarisation de ces objets du quotidien, performants, disponibles en masse et peu coûteux, ne fait que creuser l'écart avec l'industrie de défense conventionnelle, standardisée, normée, coûteuse et marquée par des cycles de validation longs. Si nous développons des drones militaires avec les contraintes de développement d'un char Leclerc, leur production coûtera tout aussi cher et il sera immédiatement obsolète. La question n'est pas tant celle des budgets que de l'architecture industrielle.
A l'image de la gestion hybride des troupes, composées de militaires d'active ainsi que de militaires réservistes, nous pourrions développer une BITD hybride. Bien entendu, l'industrie lourde de la défense, qui demeure indispensable, doit perdurer. De même que le développement de technologies duales (civiles et militaires) déjà à l'œuvre et utiles pour augmenter la solidité financière de la BITD conventionnelle.
Il ne s'agit pas non plus de réactiver la "mobilisation industrielle", un concept développé pour la première fois en septembre 1914, puis réédité durant la seconde guerre mondiale. Son objectif était de décupler la puissance industrielle nationale au profit de l'effort de guerre. Et donc de produire des armements lourds et conventionnels.
Cette BITD parallèle viserait un tout autre but : une capacité de militarisation d'objets du high-tech civil et un modèle de production reposant sur deux principes : des cycles de développement très courts et évolutifs ainsi qu'une conception et production décentralisée.
De la même manière que notre industrie civile fut contrainte de s'adapter lors du Covid pour produire des masques et appareils respiratoire en masse, notre capacité à produire en quelques semaines des milliers de drones et autres objets dotés de technologies du quotidien pourrait se poser. Dans cette hypothèse, il serait utile de diagnostiquer et prototyper des moyens de production et de militarisation décentralisés. Il s'avèrerait aussi pertinent d'explorer une décentralisation de la stratégie et de la gouvernance de cette BITD de réserve.
Elle aura pour rôle d'optimiser la militarisation d'objets qui n'avait en aucun cas une visée militaire. Elle permettra de tester plus vite, de produire différemment et d'absorber ce nouveau paradigme de militarisation. C'est un enjeu de compétitivité et de souveraineté, mais aussi de survie stratégique : la supériorité ne vient plus uniquement de la puissance mais de cette capacité d'adaptation.
--
(1) Ministère des Armées
____
(*) Frédéric Arnoux est docteur en sciences de gestion de l'école des Mines ParisTech. Passé par SAFRAN (en ingénierie des moteurs aéronautiques), il a publié plusieurs articles scientifiques sur l'innovation de rupture ainsi que deux ouvrages sur le management de l'innovation. En 2014, il cofonde le collectif Stim, spin-off des Mines Paristech, qui accompagne les grands groupes en termes de gouvernance et de stratégie d'innovation.
Frédéric Arnoux