OPINION. « "Vouloir tout et son contraire" : le numérique, révélateur de nos paradoxes »
Laurent-Pierre Gilliard

Photo d'illustration
DR
Laurent-Pierre Gilliard

Photo d'illustration
DR
En un quart de siècle, le numérique s'est glissé dans chaque recoin de notre quotidien, miroir désormais grossissant de nos contradictions collectives. Boulimie d'usage, défiance vis-à-vis des sources, schizophrénie face au progrès : l'évolution de nos comportements dessine une société aux aspirations inverses, incapable de choisir entre confiance et méfiance, désir et crainte, innovation et nostalgie.
Les enquêtes de l'Obsoco (Observatoire Société & Consommation) sur les comportements d'information des Français sont toujours des balises pertinentes, proposant notamment une typologie saisissante : les boulimiques, les traditionnels, les submergés, les détachés et les défiants. Derrière ces 5 catégories, un constat central : 35 % des Français se disent submergés, noyés dans l'avalanche d'infos, de fake news, de publicités, incapables de distinguer le vrai du faux. Et pourtant, ils continuent à consommer, scroller, liker.
À l'inverse, 20 % des Français se déclarent détachés, déconnectés, presque absents du débat numérique. Entre les deux, les défiants (soit 18 % de la population) participent activement... pour mieux critiquer, voire troller. Or, cette minorité féroce, bien que marginale, donne le ton en ligne. À force de bruit, elle brouille les repères et fait croire à une opinion dominante, souvent bien plus critique qu'elle ne l'est en réalité.
Ce paradoxe s'illustre aussi dans notre rapport à l'information. En deux ans, 43 % des Français ont modifié leur manière de chercher des infos en ligne. Si Google reste hégémonique, son usage a basculé : 60 % des utilisateurs se contentent de la réponse instantanée générée par le moteur de recherche. Moins de 30 % accèdent ainsi aux contenus proposés, et parmi eux, une infime part clique sur les publicités.
Parallèlement, YouTube devient un moteur de recherche pour 40 % des internautes, TikTok pour 41 % (64 % chez les jeunes). Ajoutons à cela la percée fulgurante des IA génératives, comme ChatGPT, qui synthétisent le web pour livrer des réponses prêtes à consommer. Le web devient silencieux, les clics se raréfient, la découvrabilité des contenus s'effondre. Pourtant, jamais les entreprises n'ont été aussi sommées de produire... des contenus.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Mais le paradoxe le plus brutal se niche dans le fossé entre convictions affichées et actes réels. 73 % des Français affirment que les engagements RSE (éco-conception, circuits courts, respect de l'environnement) influencent leurs décisions d'achat. Et pourtant : ces mêmes consommateurs, jeunes en tête, se ruent massivement vers des plateformes chinoises aux pratiques peu vertueuses. En 2024, 73 % des jeunes y ont commandé.
Entre éthique revendiquée et logique consumériste, le court-circuit est flagrant. On exige des marques des engagements forts, mais on valide d'un clic l'ultra low cost polluant. La sincérité du citoyen s'arrête souvent là où commence la praticité du client. Cette tension entre désir d'un monde plus juste et facilité individuelle alimente une forme de dissonance morale permanente.
L'ultime paradoxe est celui de la science elle-même. Une majorité de Français affirme qu'il ne faut pas poser de limites à la recherche, que la technologie génère plus de bénéfices que de risques. Mais, dans le même souffle, cette même majorité déclare redouter les effets de ces technologies sur le devenir de l'humanité. Ils veulent soutenir la recherche publique... tout en affirmant que « c'était mieux avant ».
Cet aller-retour entre fascination et inquiétude, entre foi dans l'innovation et nostalgie d'un passé idéalisé, produit un climat de flottement. Une époque qui veut l'intelligence artificielle, mais sans ses biais. Qui veut la croissance, mais sans ses conséquences. Qui veut le progrès... sans ses ruptures.
Ces injonctions contradictoires ne sont pas nouvelles, mais leur intensité dans l'ère numérique devient vertigineuse. Nous sommes à la fois les usagers et les critiques du système, les créateurs et les destructeurs de sens, les moteurs et les freins du changement.
Face à cela, deux options : tenter de « réparer » ces paradoxes... ou les assumer comme la norme d'un monde désormais hybride, accéléré, parfois incohérent, mais toujours profondément humain. Car c'est peut-être là que se niche notre dernier espoir : dans la capacité de l'Homme - et lui seul - à faire cohabiter complexité et action, doute et engagement, contradiction et responsabilité.
Laurent-Pierre Gilliard