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Infrastructures - La Tribune Bordeaux

Fédérer la recherche académique pour territorialiser l’éolien en mer

Sylvain Roche et Émeline Pettex, chercheurs

Publié le 06 mars 2024 à 05:11 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 00:11

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OPINION. Face au développement à marche forcée de l'éolien en mer souhaité par l’État, les scientifiques doivent travailler ensemble si la filière veut gagner l'acceptation des citoyens. C'est l'appel lancé par Sylvain Roche, ingénieur de recherche à la chaire TRENT de Sciences Po Bordeaux, et Émeline Pettex, attachée de recherche à Cohabys La Rochelle Université.

45 GW d'éolien marin en France d'ici 2050. Tel est l'objectif que l'État se donne. À l'issue du grand débat public sur la mer actuellement piloté par la Commission nationale du débat public (CNDP), une cartographie actualisée et précise des zones propices pour l'éolien marin est attendue pour cet été. Devrait suivre en 2025 le lancement d'un ambitieux appel d'offres gouvernemental de 10 GW, point d'orgue d'un déploiement à marche forcée de l'éolien offshore sur notre territoire national.

Si l'État a mis plus de 20 ans pour s'équiper d'outils d'action publique efficaces afin de concilier les activités en mer et faire cohabiter les activités traditionnelles (la pêche, la plaisance ou les activités de tourisme et militaires) et les activité émergentes (la production d'électricité renouvelable), la révision du document stratégique de façade (DSF) des quatre façades maritimes doit lui permettre désormais d'avoir une visibilité sur le long terme des différents usages maritimes, en tenant compte des particularismes économiques, sociaux et écologiques, propres à chaque territoire.

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Pour répondre au défi de l'électrification des usages (la demande d'électricité devrait augmenter de 35 % d'ici 2050 selon RTE), l'État parie sur les complémentarités du binôme nucléaire/éolien marin (les EMR [Énergies marines renouvelables, ndlr] devront représenter 25 % de la production électrique en 2050). Et quels que soient les scénarios envisagés (le nombre de nouveaux EPR), le développement massif de l'éolien offshore dans les dix prochaines années semble inéluctable. L'inauguration d'un deuxième EPR d'ici 2035 se présentant comme un objectif « très exigeant » selon le PDG d'EDF Luc Rémont.

Dans un esprit de solidarité énergétique européenne justifiée par la guerre russo-ukrainienne, notons d'ailleurs que ce changement d'échelle s'exerce à une dimension transnationale, la France s'étant engagée aux côtés de huit autres pays en avril 2023 à atteindre les 300 GW d'éolien offshore d'ici 2050 en mer du Nord, avec un pallier fixé à 120 GW d'ici 2030. Sachant que les capacités actuelles cumulées en Europe s'établissent à environ 30 GW, la moitié se concentrant dans les eaux britanniques, le défi s'annonce considérable pour la France mais pas impossible pour un pays qui possède le deuxième potentiel de développement de l'énergie éolienne marine d'Europe.

Faire de la façade Sud-Atlantique un territoire de recherche

« Un consensus du refus ». Telle fut la conclusion de la CNDP au terme de cinq mois de débat public qui s'est tenu en 2021 et 2022 sur le projet de parc éolien d'Oléron, obligeant l'État à revoir sa copie, en le repoussant au-delà du parc naturel marin et de son aire protégée de 6.500 km2.

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Si l'État souhaite déployer cette filière sur la façade de Nouvelle-Aquitaine (cette façade Sud-Atlantique représente 723 kilomètres de linéaire côtier) à hauteur de 7 à 11 GW d'ici 2050, l'appropriation citoyenne et territoriale d'une partie restreinte du territoire régional, que représentent les pertuis charentais et ses îles, sera primordiale. Au regard des réalités géographiques et des ressources naturelles existantes (bathymétrie, vitesse des vents, etc) et du fait des contraintes réglementaires à ce jour difficilement négociables (les zones d'exercices militaires, le classement à l'Unesco du phare de Cordouan, etc), le déploiement de l'éolien marin au-dessous de l'estuaire de la Gironde à court et moyen terme reste très peu probable. Sachant de plus qu'un GW d'éolien marin nécessite en moyenne 2 à 4 milliards d'euros d'investissements (les économies d'échelle liées à la massification des projets devraient néanmoins faire baisser la facture dans les prochaines décennies), l'enjeu industriel et économique est tout aussi crucial pour le territoire littoral, notamment pour le port de La Rochelle, qui fait le pari des technologies vertes pour atteindre la neutralité carbone à l'horizon 2040.

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Se posent donc des questions éminemment complexes : comment accompagner ce département et ces habitants (qui concentre déjà 52 % de l'éolien terrestre de la région avec les Deux-Sèvres) dans cette double transition, à la fois énergétique et maritime ? Comment accompagner l'État dans des arbitrages difficiles, entre des injonctions paraissant souvent entrer en concurrence, comme la protection des écosystèmes marins et du paysage versus la production d'énergie décarbonée ?

Bien que l'éolien offshore soit désormais une technologie mature économiquement et pleinement institutionnalisée, il restera une source de risques environnementaux et de conflits qu'il faudra analyser et limiter autant que faire se peut. Même s'il est probable que l'inauguration des premiers parcs éoliens (Saint Nazaire, Saint-Brieuc, Fécamp... etc) va permettre de désacraliser cette technologie et sortir des « on dit que », il faudra travailler et accompagner politiquement l'acceptabilité sociale de ce changement et également améliorer les connaissances sur les impacts réels sur l'environnement et les usages.

En tant qu'innovation de rupture, l'éolien offshore pose de nombreuses interrogations scientifiques non encore résolues, créant du doute, qui est source de controverses et de conflictualité, obligeant les experts académiques à s'investir collégialement sur ce sujet, en collaborant avec les experts du terrain, qu'il s'agisse des pêcheurs, des opérateurs industriels ou encore des services de l'État. Comment par exemple anticiper l'impact de futures fermes éoliennes flottantes sur la biodiversité dans un écosystème si complexe que celui des pertuis charentais, en tenant compte également des impacts cumulés à l'échelle des domaines vitaux transfrontaliers d'espèces très mobiles comme les oiseaux ? Comment, dans une optique d'intelligence collective, tenir pleinement compte de l'expertise citoyenne dans les travaux scientifiques qui seront à mener ?

Fédérer la recherche régionale pour répondre à un défi multidisciplinaire

La recherche scientifique propose un panel d'outils et de connaissances qui peuvent apporter ces réponses techniques, environnementales et sociétales soulevées, par cette transition majeure. On peut d'ailleurs ici se féliciter des initiatives locales et régionales (par exemple le GIS Dieppe le Tréport en Normandie ou encore le cluster Oracle dans les Pays de la Loire), qui permettent de mettre autour d'une table les chercheurs et l'ensemble des parties prenantes de l'éolien marin, que ce soient les industriels ou le milieu associatif, dans une approche la plus territorialisée et objective possible. Comment faire de la recherche académique un vrai appui pour l'action publique et faire de la science un lieu d'interface de confiance, entre les interrogations citoyennes légitimes, les défis techniques ou environnementaux, et les arbitrages du politique, et ceci en dehors de toute pression frontale des promoteurs ou détracteurs de l'éolien marin ?

Cette problématique nous oblige donc, nous chercheurs, à encourager plus que jamais les approches systémiques des enjeux en croisant les sciences de l'ingénieur, les sciences de la vie et les sciences humaines et sociales, en décloisonnant les champs disciplinaires classiques et nos visions en silo. C'est dans ce cadre que nous avons souhaité organiser le 13 mars prochain à l'Hôtel de Région à Bordeaux une journée scientifique sur l'éolien offshore afin de fédérer une communauté scientifique régionale sur l'éolien en mer, la région nous paraissant comme un échelon pertinent pour traiter cet enjeu. S'inscrivant dans le cadre du débat public sur la mer, cette demi-journée se veut ouverte au plus grand nombre pour co-construire au plus près des territoires une feuille de route scientifique néo-aquitaine pour les prochaines années.

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Cette tribune s'inscrit dans le cadre du colloque scientifique « Éolien en mer en Nouvelle-Aquitaine » organisé le 13 mars 2024 à l'Hôtel de Région (site de Bordeaux) par la Chaire TRENT Sciences Po Bordeaux, le R3 TESNA, le R3 Rivages et Cohabys La Rochelle Université.

Sylvain Roche et Émeline Pettex, chercheurs

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