Les monnaies locales en quête du cercle vertueux
Didier Bert
Didier Bert
La trentaine d'adhérents de l'association La Gonette sillonnent déjà Lyon pour tisser un réseau d'une centaine de commerçants prêts à accepter la monnaie locale d'ici à septembre. Des ateliers participatifs travaillent à la création des billets : graphisme, sécurisation par filigranes, etc. Tous les sujets sont ouverts à la participation. Et les décisions se prennent par consensus. Comme les 25 monnaies locales circulant déjà actuellement en France, la gonette n'a pas vocation à remplacer l'euro. Ces monnaies sont promues par des associations de citoyens désireux de s'assurer que leurs dépenses restent dans le circuit économique local. Une vingtaine de monnaies alternatives sont en projet.
Il faut remonter aux années 1980 en Amérique du Nord pour trouver trace des premières initiatives de monnaies locales. Le passage à l'euro a servi de facteur déclenchant en Europe.
Désacralisée, la monnaie s'envisage désormais hors de la sphère bancaire traditionnelle. Elle peut être centrée sur une communauté de valeurs. Elle peut servir d'outil de mobilisation autour d'une conception alternative de l'économie, qui défend une meilleure prise en compte de l'humain et de l'environnement dans les échanges commerciaux.
La gonette pourrait servir à régler les titres de transport en commun. Photo: Laurent Cerino
À présent, ce sont 25 000 élefs - soit autant d'euros - qui circulent dans la préfecture de la Savoie. Compte tenu des valeurs affichées par les monnaies locales, les magasins de produits biologiques sont souvent les premiers à rejoindre ces réseaux.
"On s'attend moins à trouver une pharmacie, souvent associée à une image très chimique", relève Dominique Matheron, titulaire de la pharmacie des Éléphants, en plein centre-ville chambérien. Le pharmacien a été un des premiers à accepter l'élef "Cette monnaie n'est pas spéculative. Elle nous replace comme acteurs de notre consommation", se félicite-t-il.
L'élef a introduit des discussions entre le pharmacien et ses salariés.
Et les clients ? Une transaction en monnaie locale ouvre à des discussions plus larges, par exemple quant à la manière de se déplacer, observe Dominique Matheron.
Un des impacts recherchés par ces monnaies est la relocalisation des achats à proximité des entreprises.
Ainsi, Dominique Matheron envisage de faire appel à des fournisseurs régionaux d'huiles essentielles plutôt qu'aux grands groupes. Le pharmacien a aussi changé de magasin pour acheter ses produits d'entretien, qu'il paie désormais en élef dans une boutique de produits biologiques. À Chambéry, une trentaine d'entreprises locales, essentiellement chambériennes, acceptent l'élef. D'autres frappent à la porte de l'association pour être agréées. Marion Ducasse affiche l'objectif d'atteindre la centaine de partenaires d'ici à la fin de l'année.
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Les associations porteuses des monnaies locales sélectionnent leurs partenaires en fonction de leur adhésion à leurs valeurs sociétales et environnementales. Les entreprises peuvent déjà avoir des pratiques conformes à ces valeurs. Mais elles peuvent aussi rejoindre le réseau avec la seule volonté de s'en rapprocher par des actions concrètes.
Le dynamisme de ce réseau de partenaires est fondamental pour la monnaie locale. Plus il s'élargit, plus le public peut utiliser sa monnaie locale.
Pour convaincre le grand public, le premier argument est d'offrir un large réseau de commerçants partenaires, ce qui permet à la monnaie locale de circuler et au public de lui accorder sa confiance. Autre argument, lors de la conversion dans un comptoir de change - auprès de l'association ou d'un commerçant partenaire -, un bonus est souvent accordé. Pour 20 euros, le particulier reçoit 21 unités de monnaie locale, sachant que celle-ci a toujours une parité stricte avec l'euro, soit 5 % de pouvoir d'achat supplémentaire. Les euros sont versés dans le fonds de réserve de l'association, afin d'assurer la convertibilité permanente de la monnaie locale en euros.
La plupart des associations choisissent de déposer leurs euros auprès de banques coopératives (Crédit coopératif, Crédit municipal, etc.), perçues comme proches de leurs valeurs. La Société financière de la Nef compte rejoindre ce duo. Dès réception de son agrément - attendu dans les prochains mois -, la Nef prévoit de proposer aux associations porteuses de monnaies locales d'utiliser leurs fonds de réserve dans des projets locaux.
Ce financement bouclerait la boucle du circuit local, avec une monnaie qui fait tourner les commerces de proximité et un fonds de réserve mis au service des initiatives locales.
Avant d'en arriver là, la monnaie locale doit obtenir la plus grande circulation possible.
Tout l'enjeu réside dans cette propagation parmi le public et les entreprises.
Faute de dépasser le cercle des premiers adhérents, déjà convaincus de longue date, l'outil de mobilisation tourne à vide.
Les décisions, par exemple pour illustrer les billets, sont prises en commun. Photo : LC
Or, l'essoufflement transforme le cercle vertueux en cercle vicieux : moins utilisée, la monnaie locale perd de son attrait pour les commerçants, qui quittent le réseau, dissuadant davantage le public de le rejoindre. C'est ce qui s'est produit dans le sud de l'Ardèche, où la Luciole, première monnaie locale rhônalpine avait été lancée en 2011 autour des Vans.
En moins de six mois, une cinquantaine de commerçants avaient rejoint le réseau. Mais le nombre de particuliers a stagné entre 100 et 150 sur un bassin de population estimé à 20 000 habitants. Pierre Mante reconnaît un manque d'implication locale de la part de l'association, malgré l'organisation de soirées-débats qui avaient permis de dynamiser le lancement.
L'association s'apprête à relancer la Luciole en tirant les leçons de l'expérience. Un salarié sera embauché pour développer le dialogue avec le tissu associatif local et avec les mairies. La Luciole devra aussi obtenir de nouveaux financements auprès des collectivités locales.
Les pouvoirs publics sont les principaux contributeurs du lancement des monnaies locales. Cette année, la Région Rhône-Alpes remboursera 50 % des dépenses de la Gonette, dans la limite de 45 000 euros. À Chambéry, 50 % du budget 2014, année du lancement, a été financé par les collectivités locales. Ces aides permettent d'embaucher des salariés pour structurer la démarche et pour éviter l'essoufflement des bénévoles.
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La loi Hamon adoptée l'été dernier pourrait donner un coup de pouce aux monnaies locales, les reconnaissant comme moyen de paiement. On peut imaginer que les trésoreries publiques et les collectivités locales acceptent les paiements en monnaie locale.
Les usagers pourraient par exemple payer leurs titres de transport en commun en monnaie locale. Et la Gonette pourrait prendre le métro pour étendre son réseau.
Didier Bert