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Stratégie - La Tribune AURAFinance autrement - La Tribune AURA

Les monnaies locales en quête du cercle vertueux

Didier Bert

Publié le 19 mai 2015 à 14:10 - Mis à jour le 22 mars 2018 à 17:40

Le Quotidien Numérique

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Ayant cours ou en projet, les monnaies locales ont le vent en poupe. Pas moins de 25 circulent déjà en France, dont l'élef, à Chambéry. Et les projets se multiplient, telle la gonette à Lyon. Dépassant le cercle des militants, leur adoption par la population et les commerçants sous-tend un enjeu majeur : en faire un véritable outil de développement économique soutenable à l'échelle locale.

La trentaine d'adhérents de l'association La Gonette sillonnent déjà Lyon pour tisser un réseau d'une centaine de commerçants prêts à accepter la monnaie locale d'ici à septembre. Des ateliers participatifs travaillent à la création des billets : graphisme, sécurisation par filigranes, etc. Tous les sujets sont ouverts à la participation. Et les décisions se prennent par consensus. Comme les 25 monnaies locales circulant déjà actuellement en France, la gonette n'a pas vocation à remplacer l'euro. Ces monnaies sont promues par des associations de citoyens désireux de s'assurer que leurs dépenses restent dans le circuit économique local. Une vingtaine de monnaies alternatives sont en projet.

Dynamisme français

"La France est le pays d'Europe où on compte le plus de monnaies locales en circulation ou en projet, observe Jérôme Blanc, maître de conférences en sciences économiques, à l'université Lumière Lyon 2, auteur de Les Monnaies parallèles - Unité et diversité du fait monétaire. Ces recherches d'innovations monétaires montrent une dynamique de réflexion, de contestation et de proposition dont les sociétés civiles sont capables aujourd'hui."

Il faut remonter aux années 1980 en Amérique du Nord pour trouver trace des premières initiatives de monnaies locales. Le passage à l'euro a servi de facteur déclenchant en Europe.

"Dans la zone euro, l'abandon des monnaies nationales au profit d'une monnaie gérée par la Banque centrale européenne a accentué l'éloignement à l'égard de la monnaie, précise Jérôme Blanc. Ce n'est plus quelque chose de sacré".

Désacralisée, la monnaie s'envisage désormais hors de la sphère bancaire traditionnelle. Elle peut être centrée sur une communauté de valeurs. Elle peut servir d'outil de mobilisation autour d'une conception alternative de l'économie, qui défend une meilleure prise en compte de l'humain et de l'environnement dans les échanges commerciaux.

La gonette pourrait servir à régler les titres de transport en commun. Photo: Laurent Cerino

Pas seulement bio !

"Nous valorisons des entreprises qui s'engagent à faire du bien au territoire", décrit Marion Ducasse, coordinatrice de l'association La Monnaie Autrement, à Chambéry, qui a lancé l'élef en novembre.

À présent, ce sont 25 000 élefs - soit autant d'euros - qui circulent dans la préfecture de la Savoie. Compte tenu des valeurs affichées par les monnaies locales, les magasins de produits biologiques sont souvent les premiers à rejoindre ces réseaux.

"On s'attend moins à trouver une pharmacie, souvent associée à une image très chimique", relève Dominique Matheron, titulaire de la pharmacie des Éléphants, en plein centre-ville chambérien. Le pharmacien a été un des premiers à accepter l'élef "Cette monnaie n'est pas spéculative. Elle nous replace comme acteurs de notre consommation", se félicite-t-il.

L'élef a introduit des discussions entre le pharmacien et ses salariés.

« J'ai interpellé mes employés sur leurs habitudes de consommation, relate-t-il. Nous réfléchissons ensemble à la possibilité de verser une partie des salaires sous forme d'élef. »

Et les clients ? Une transaction en monnaie locale ouvre à des discussions plus larges, par exemple quant à la manière de se déplacer, observe Dominique Matheron.

Des fournisseurs locaux ?

Un des impacts recherchés par ces monnaies est la relocalisation des achats à proximité des entreprises.

"Les effets en termes de développement local soutenable apparaissent au travers de nouvelles connexions marchandes qui se nouent dans ces dispositifs, explique Jérôme Blanc. Des professionnels changent de fournisseurs pour relocaliser leurs approvisionnements".

Ainsi, Dominique Matheron envisage de faire appel à des fournisseurs régionaux d'huiles essentielles plutôt qu'aux grands groupes. Le pharmacien a aussi changé de magasin pour acheter ses produits d'entretien, qu'il paie désormais en élef dans une boutique de produits biologiques. À Chambéry, une trentaine d'entreprises locales, essentiellement chambériennes, acceptent l'élef. D'autres frappent à la porte de l'association pour être agréées. Marion Ducasse affiche l'objectif d'atteindre la centaine de partenaires d'ici à la fin de l'année.

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"Nous élargirons le périmètre dans le parc naturel régional des Bauges et l'avant-pays savoyard pour dynamiser les filières clients-fournisseurs en circuits courts."

Les associations porteuses des monnaies locales sélectionnent leurs partenaires en fonction de leur adhésion à leurs valeurs sociétales et environnementales. Les entreprises peuvent déjà avoir des pratiques conformes à ces valeurs. Mais elles peuvent aussi rejoindre le réseau avec la seule volonté de s'en rapprocher par des actions concrètes.

« Nous accompagnons les acteurs sociaux, les collectivités locales, les commerçants, dans un cheminement vers des valeurs plus humaines et respectueuses de l'environnement », souligne Sébastien Tagliana, chargé de la promotion de la gonette.

Le dynamisme de ce réseau de partenaires est fondamental pour la monnaie locale. Plus il s'élargit, plus le public peut utiliser sa monnaie locale.

Susciter la confiance

Pour convaincre le grand public, le premier argument est d'offrir un large réseau de commerçants partenaires, ce qui permet à la monnaie locale de circuler et au public de lui accorder sa confiance. Autre argument, lors de la conversion dans un comptoir de change - auprès de l'association ou d'un commerçant partenaire -, un bonus est souvent accordé. Pour 20 euros, le particulier reçoit 21 unités de monnaie locale, sachant que celle-ci a toujours une parité stricte avec l'euro, soit 5 % de pouvoir d'achat supplémentaire. Les euros sont versés dans le fonds de réserve de l'association, afin d'assurer la convertibilité permanente de la monnaie locale en euros.

La plupart des associations choisissent de déposer leurs euros auprès de banques coopératives (Crédit coopératif, Crédit municipal, etc.), perçues comme proches de leurs valeurs. La Société financière de la Nef compte rejoindre ce duo. Dès réception de son agrément - attendu dans les prochains mois -, la Nef prévoit de proposer aux associations porteuses de monnaies locales d'utiliser leurs fonds de réserve dans des projets locaux.

"La Nef pourrait financer un prêt à une initiative locale en le garantissant grâce au livret d'épargne de la monnaie locale", explique Ivan Chaleil, responsable du développement commercial de la Nef.

Ce financement bouclerait la boucle du circuit local, avec une monnaie qui fait tourner les commerces de proximité et un fonds de réserve mis au service des initiatives locales.

Avant d'en arriver là, la monnaie locale doit obtenir la plus grande circulation possible.

"On voit beaucoup de projets en gestation, constate Ivan Chaleil. Mais il y a un stade difficile à dépasser, celui de la vingtaine de professionnels agréés et des 200 adhérents. Si elle ne franchit pas ce cap, je ne suis pas convaincu qu'elle se pérennise."

Tout l'enjeu réside dans cette propagation parmi le public et les entreprises.

"Les dispositifs en France sont trop petits pour avoir un impact significatif à l'échelle locale", déplore Jérôme Blanc.

Faute de dépasser le cercle des premiers adhérents, déjà convaincus de longue date, l'outil de mobilisation tourne à vide.

Les décisions, par exemple pour illustrer les billets, sont prises en commun. Photo : LC

Une dynamique à entretenir

Or, l'essoufflement transforme le cercle vertueux en cercle vicieux : moins utilisée, la monnaie locale perd de son attrait pour les commerçants, qui quittent le réseau, dissuadant davantage le public de le rejoindre. C'est ce qui s'est produit dans le sud de l'Ardèche, où la Luciole, première monnaie locale rhônalpine avait été lancée en 2011 autour des Vans.

« Ici, le milieu est hyper alternatif, précise Pierre Mante, cofondateur de la luciole. On s'est dit que ça allait marcher ! »

En moins de six mois, une cinquantaine de commerçants avaient rejoint le réseau. Mais le nombre de particuliers a stagné entre 100 et 150 sur un bassin de population estimé à 20 000 habitants. Pierre Mante reconnaît un manque d'implication locale de la part de l'association, malgré l'organisation de soirées-débats qui avaient permis de dynamiser le lancement.

« Aujourd'hui, ça vivote... On n'y a pas mis assez d'énergie. »

L'association s'apprête à relancer la Luciole en tirant les leçons de l'expérience. Un salarié sera embauché pour développer le dialogue avec le tissu associatif local et avec les mairies. La Luciole devra aussi obtenir de nouveaux financements auprès des collectivités locales.

Le rôle décisif des collectivités locales

Les pouvoirs publics sont les principaux contributeurs du lancement des monnaies locales. Cette année, la Région Rhône-Alpes remboursera 50 % des dépenses de la Gonette, dans la limite de 45 000 euros. À Chambéry, 50 % du budget 2014, année du lancement, a été financé par les collectivités locales. Ces aides permettent d'embaucher des salariés pour structurer la démarche et pour éviter l'essoufflement des bénévoles.

"Faire vivre une monnaie locale nécessite beaucoup de travail, pour essayer d'étendre le réseau des prestataires, souligne Jérôme Blanc. Il faut une animation qui ne peut être durable sous la forme du bénévolat."

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La loi Hamon adoptée l'été dernier pourrait donner un coup de pouce aux monnaies locales, les reconnaissant comme moyen de paiement. On peut imaginer que les trésoreries publiques et les collectivités locales acceptent les paiements en monnaie locale.

"Une des clés d'acceptation par le grand public est que l'État accepte les paiements d'impôt dans ces monnaies", affirme Jérôme Blanc.

Les usagers pourraient par exemple payer leurs titres de transport en commun en monnaie locale. Et la Gonette pourrait prendre le métro pour étendre son réseau.

Didier Bert

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