Le blues des cols bleus de Scranton, en Pennsylvanie

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Vous savez pas où est le bureau d'aide sociale ? " : l'homme, prématurément vieilli, la moustache et le poil blanc, a l'air un peu hagard dans son sweat-shirt informe. Première rencontre à Scranton, Pennsylvanie, tôt le matin. Et premier symbole. Scranton, place forte des métallos et des mineurs, qui ont construit les rails des chemins de fer charriant le charbon extrait dans les environs, souffre depuis de nombreuses années. En fait, Scranton est un concentré de tous les maux touchant les États-Unis actuellement. Le pouvoir d'achat y est en recul, du fait de l'inflation et des salaires qui stagnent dans un marché de l'emploi difficile. La crise immobilière s'est installée dans la ville, principalement parce que ses habitants vendent leurs logements pour déserter la région sinistrée.DEREGLEMENTATION A OUTRANCEDepuis 2000, la population de la ville (72.500 habitants) a décliné de 5 %. Et parmi les restants, beaucoup de propriétaires se résignent à vendre, persuadés que le marché est définitivement orienté à la baisse : à les écouter, une nouvelle population d'immigrants, essentiellement hispaniques, apporterait délinquance et désordre dans des quartiers auparavant résidentiels... Et pendant que les classes moyennes - avec la désindustrialisation, il est devenu difficile de parler de " classe ouvrière " - s'accrochent, les écarts de revenus ne cessent, eux, de se creuser. " Les riches n'ont jamais vu leurs revenus augmenter autant que ces dernières années ", relève Stephen Herzenberg, économiste au Keystone Research Center, à Harrisburg, dans son rapport 2008. De quoi donner un haut-le-coeur à Bob Weber, le patron de la représentation locale du syndicat des Teamsters. " Nous ne pouvons vraiment pas nous permettre encore quatre ans d'administration républicaine, lance-t-il, sinon, nous serons laminés. " De fait, alors qu'il recensait, au niveau de sa représentation locale, 5.500 membres dans les années 1990, il n'en compte plus que 2.000 aujourd'hui. " Les administrations républicaines successives ont déréglementé à outrance, et même adopté des lois visant directement les intérêts des syndicats, clame-t-il. Ce qui signifie, dans notre région, qu'une multinationale comme PepsiCo a racheté une petite entreprise d'embouteillage familiale. Or ces géants industriels dictent leur loi aux syndicats dans le but de faire toujours plus de profits. Ou alors, elles partent au Mexique ", explique-t-il. Et de citer la délocalisation il y a quelques années de cette entreprise spécialisée dans la fabrication des cartes de base-ball, que les aficionados collectionnent. " Quelque 1.300 personnes ont perdu leur emploi ", témoigne-t-il.À Scranton, l'heure est au blues. Du coup, le fait que Joe Biden, l'enfant du pays - il a vécu dans la maison de ses grands-parents, à quelques encablures du bâtiment syndical - soit le candidat démocrate à la vice-présidence est certes un sujet de fierté en ville, mais cela ne suffit pas à alléger les coeurs. Ni les esprits démocrates, d'ailleurs. Malgré sa percée auprès des nouveaux inscrits sur les listes électorales, le parti soutenant Barack Obama n'oublie pas que la Pennsylvanie a été gagnée en 2004 avec une marge infime : 150.000 voix seulement. En fait, si Scranton peut effectivement être considérée comme un bastion démocrate, les cols bleus, ici comme ailleurs, conjuguent deux influences, démocrate d'une part, et conservatrice de l'autre. Du refus de l'avortement à la défense du port d'arme, ces " valeurs " - autour desquelles nombre d'habitants de la région, majoritairement d'origine polonaise, italienne ou irlandaise, se retrouvent - fédèrent ce segment de l'électorat. Les forces qui guideront le choix des électeurs le 4 novembre prochains seront donc contraires.LE FACTEUR RACIAL RESTE PRESENTLes cols bleus privilégieront-ils leurs intérêts économiques, qui les feraient pencher en faveur du camp démocrate, ou les valeurs morales, associées à cette résistance vis-à-vis du premier candidat noir à la Maison-Blanche, qui les pousserait dans le camp républicain ? " Ceux qui ont voté contre leurs intérêts économiques lors des dernières élections risquent de recommencer, relève Léonard Champney, directeur du département de sciences politiques à l'université de Scranton. Par définition, l'attitude consistant à se focaliser sur un seul thème - avortement ou autre - est irrationnelle. "Toutefois, certains électeurs, surtout en temps de crise, avouent que le droit à la vie ou au port d'arme sont certes importants mais que l'emploi l'est encore plus... Reste donc l'ultime élément : l'aspect racial de ces élections. " C'est inédit et donc difficile à mesurer, avance le professeur Champney. Et évidemment, personne ne veut admettre franchement qu'il est raciste et que cela influence son vote... " Pourtant, à Scranton, la question raciale est loin d'être totalement éteinte. " Ce phénomène existe pour des raisons connues, explique le syndicaliste Bob Weber. Les ouvriers blancs ont pu considérer dans le passé les Noirs comme des concurrents en matière d'emploi : cette rivalité existe toujours aujourd'hui à l'égard des Hispaniques. " Le facteur racial va-t-il influencer le choix des électeurs, le 4 novembre prochain ? Selon certains politologues, les sondages actuels, favorables à Barack Obama, sont en partie biaisés. Selon l'estimation de Leonard Champney - " mais c'est de la pure spéculation ", nuance-t-il - 5 % à 10 % des électeurs, au niveau de Scranton comme à celui de la nation tout entière, pourraient rechigner à choisir le tandem Obama-Biden pour des raisons inavouables. Autant, donc, que l'actuelle avance d'Obama dans les sondage s...Le rêve américain s'envoleSi les ouvriers, dans l'industrie lourde, avaient réussi, grâce à leurs salaires, à passer dans la classe moyenne, c'est fini. Depuis plusieurs années, la désindustrialisation a fait des ravages. La crise a fait le reste. Ainsi, entre décembre 2007 et juillet 2008, l'économie locale a perdu plus de 4.500 emplois et le nombre de chômeurs a augmenté de 22 %, contre 15 % au niveau national. Le pouvoir d'achat, déjà à la peine, recule désormais, de 1,6 % en 2007 par rapport à 2001 et même de 2 % pour les salaires en bas de l'échelle. Et si un diplôme permettait d'espérer grimper dans l'échelle sociale, ce n'est plus le cas : les revenus moyens d'un diplômé en Pennsylvanie ont baissé de 8 % entre 2001 et 2007. À l'image de ce qui se passe dans tous les États-Unis, les inégalités sociales se sont accrues dans cet État : alors que, entre 2001 et 2007, le pouvoir d'achat des plus faibles baissait, le revenu de la frange (1 %) de la population la plus fortunée progressait de 31 %, et même de 47 % pour les très très riches...

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