Coup de poker sur le groupe Lucien Barrière

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La bande-annonce présentant le groupe Lucien Barrière pourrait ressembler au générique de la série « Amicalement vôtre ». Côté adresses de luxe, ce groupe aligne, entre autres, le restaurant et l'hôtel Fouquet's sur les Champs-Élysées à Paris, l'hôtel Normandy et son casino à Deauville, le casino d'Enghien-les-Bains à quelques encablures de la capitale, le casino suisse de Montreux, et l'hôtel Naoura à Marrakech. Au total, 16 hôtels de luxe, 40 casinos, 100 restaurants, 3 golfs, des spas et des plages privées. Des sites prestigieux qui justifient des investissements lourds : 120 millions d'euros pour le casino de Lille qui vient d'ouvrir ses portes, 80 millions pour la rénovation et l'agrandissement de l'hôtel Majestic à Cannes tout juste inauguré, 45 millions pour son palace marocain ouvert depuis février 2009. Et le président du groupe, Dominique Desseigne, ferait un Brett Sinclair tout à fait honorable ! Jet-setteur accompli, familier des pages people des magazines où il figure toujours en agréable compagnie, ami de l'actuel président de la République, l'homme est désormais plus connu que le groupe qu'il dirige. Mais, sous ses airs de dandy, cet ancien notaire se révèle un fin manoeuvrier qui est parvenu jusqu'à présent à tenir avec succès l'engagement fait à sa femme, Diane Barrière-Desseigne, avant son décès : transmettre l'entreprise à ses enfants. Aujourd'hui majeurs, les héritiers, Alexandre et Joy, ne semblent pas pressés de prendre des responsabilités dans l'entreprise et poursuivent leurs études. Aussi a-t-il gardé la main. Dominique Desseigne vient de surprendre ses concurrents en s'alliant avec la Française des Jeux dans le poker en ligne, une association qui lui assurera un important flux de joueurs en échange de son développement technologique qui a mobilisé 25 millions d'euros depuis 2006. Le joint-venture entre les deux sociétés sera constitué dès le feu vert de Bruxelles.C'est autour de la recomposition du capital de l'entreprise que se jouera la prochaine partie de Dominique Desseigne. Avec une marge de manoeuvre réduite, puisque les actionnaires familiaux disposent d'une courte majorité du capital (51 %). Le groupe hôtelier Accor se retrouve contre son gré actionnaire des 49 % restants : le fonds Colony l'a contraint à racheter en mars 2009 ses 15?%. Alors qu'il prépare activement la scission de son groupe, Gilles Pélisson, le président du groupe hôtelier, a pour objectif de se débarrasser de cette participation non stratégique à ses yeux. Et ce, «?avant la fin 2010?». Il est donc pressé. Il n'empêche : Gilles Pélisson veut réaliser une bonne affaire. Accor compte retirer entre 500 millions et 700 millions d'euros de la vente de la moitié du capital du groupe Lucien Barrière, valorisant donc la société entre 1 milliard et 1,4 milliard d'euros. Un milliard, c'est précisément la valorisation accordée à Colony il y a moins d'un an. Seulement, grincent les observateurs pantois devant la gourmandise d'Accor, ce n'est pas parce que le groupe hôtelier a surpayé sa montée au capital de Lucien Barrière que les suivants devront nécessairement surenchérir... Sur la base des chiffres consolidés dans les comptes 2009 d'Accor, le résultat d'exploitation du groupe Lucien Barrière est à peine supérieur à 60 millions pour un chiffre d'affaires de près de 900 millions d'euros. A priori, c'est par une introduction en Bourse que le groupe hôtelier tirerait le meilleur parti de sa participation. C'est d'ailleurs le schéma privilégié par sa direction. Si la rentabilité d'une activité en monopole paraît limitée, le groupe Lucien Barrière semble mieux s'en tirer que le marché. Son principal concurrent, le groupe Partouche, en difficulté et fortement endetté, pèse à peine plus de 100 millions d'euros en Bourse. En fait, les casinos traditionnels ne séduisent plus les investisseurs. Longtemps portée par une croissance à deux chiffres, l'activité du secteur a reculé de 20?% au cours des deux dernières années, sous l'effet de l'interdiction de fumer dans les lieux publics, de la mise en place du contrôle obligatoire d'identité à l'entrée des casinos, et enfin, de l'émergence de jeux sur Internet. Alors que les jeux en ligne s'apprêtent à être légalisés, les casinos seront à l'évidence les grands perdants de l'ouverture à la concurrence : contrairement au PMU ou à la Française des Jeux, les casinos n'auront pas le droit de décliner leurs machines à sous, black-jack ou roulette sur la Toile. Ils devront se contenter du poker.Dans ces conditions, difficile de faire rêver le marché. Sauf à considérer la valeur patrimoniale du groupe Lucien Barrière. Son leadership, d'abord. Avec la chute de Partouche, il est redevenu le plus important casinotier de France : si son produit brut des jeux, à savoir les sommes perdues par les joueurs (PBJ), a reculé de 3,4?% à 775 millions d'euros en 2009, il a beaucoup mieux résisté que son concurrent, dont le PBJ a chuté sur la même période de 12,5?% (à 621,6 millions d'euros). Lucien Barrière laisse loin derrière les groupes Tranchant et Joa, pesant chacun un PBJ de 196 millions, en recul respectivement de 9?% et 12,3?%. Son patrimoine, ensuite. Sa marque Lucien Barrière, que la famille a vendue il y a quelques années au groupe, symbolise toujours le prestige du service de luxe à la française, relayée par les marques de certains établissements comme le très couru Fouquet's. Mais surtout, les actifs immobiliers, «?fierté?» du groupe comme aime à le rappeler Dominique Desseigne qui a toujours tenu à les conserver. C'est notamment le cas des trois cinq-étoiles de Deauville : le Golf, le Royal et le très célèbre Normandy où se déroulent tous les festivals prestigieux de la région. Il est vrai que tout le patrimoine hôtelier n'est pas dans la société Lucien Barrière : les hôtels Majestic et Gray d'Albion appartiennent à la société Fermière de Cannes (100 millions d'euros de chiffre d'affaires et 20 millions d'euros de bénéfice net en 2009), détenue à 70?% en direct par... la famille Desseigne. Le fonds du Qatar ne s'y est pas trompé : en 2008, il a pris 22,7?% du capital de Fermière de Cannes, où se trouvent quelques-uns des plus beaux actifs comme les hôtels Majestic et Gray d'Albion. Et à terme, il dit vouloir monter à 40?% du capital, mais il n'a pas d'ambition chez Lucien Barrière, qu'il juge trop marqué par l'activité des jeux pour pouvoir figurer dans son portefeuille d'investissement.Dans quelques mois, l'aventure du groupe Barrière va donc se poursuivre. Dominique Desseigne aura besoin de toute sa capacité de séduction pour emporter la mise. Et, si tout va bien, il pourra fêter le premier centenaire du groupe en 2012... nLe groupe possède, entre autres, 16 hôtels de luxe, 40 casinos, 100 restaurants.Le capital est détenu à 49 % par Accor et à 51 % par la famille Desseigne.En 2009, le chiffre d'affaires s'élève à 900 millions d'euros.

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