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Le thorium détrônera-t-il l'uranium ?

La Tribune

Publié le 17 septembre 2009 à 23:50 - Mis à jour le 17 septembre 2009 à 23:50

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Au Kerala, dans le sud de l'Inde, les touristes ne savent pas s'ils doivent en rire ou s'enfuir. Mais la blague est sur toutes les lèvres : « Sur la plage, le sable aussi fait bronzer ! » Les plages de Goa présentent, en effet, un des niveaux de radioactivité les plus élevés constatés en milieu naturel. Le sable est, ici, très riche en monazite, un phosphate minéral composé, entre autres, d'un métal radioactif, le thorium, aux nombreuses applications industrielles. L'Inde en regorge. Le delta du Gange et la mousson seraient impliqués dans l'accumulation des alluvions propres à sa formation. À eux seuls, les Indiens détiennent un tiers des réserves de ce minerai également présent dans des terres rares, en Chine, au Brésil et en Australie. Or le thorium intéresse de plus en plus les producteurs d'énergie que la raréfaction de l'uranium préoccupe. Il ne resterait plus que cinquante années de consommation. « La situation est en train de devenir précaire. Alors que le thorium, on en a au moins pour deux siècles », résume Anil Kakodkar, président de l'Atomic Energy Commission, en Inde, et fervent apôtre de cette matière première. Le pays, dont les ressources énergétiques sont très insuffisantes, a l'ambition de développer un parc nucléaire de 40.000 mégawatts d'ici à 2020, soit? la production de 25 EPR. Une fois surmontée la question du financement d'un tel parc, le problème de leur alimentation en combustible constitue un vrai sujet d'inquiétude. Les chercheurs indiens travaillent donc d'arrache-pied sur la mise au point de centrales alimentées au thorium. Pour les autres pays émergents, l'existence d'une alternative à l'uranium relève aussi de l'urgence. Aujourd'hui, on recense dans le monde 360 réacteurs nucléaires en activité, soit un tiers de la consommation des États-Unis, mais quelque 200 projets sont dans les tuyaux. De quoi épuiser rapidement les réserves d'uranium. Le problème n'a pas échappé à l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Dans les couloirs interminables de l'organisation à Vienne, la question du thorium revient de plus en plus souvent. « Nous avons le devoir de penser pour les générations futures », estime Ray Solichin, un ingénieur canadien spécialiste du combustible. Selon lui, le thorium pourrait bien devenir l'énergie du XXIe siècle. « Éthiquement, le recours au thorium est incontournable. Le fait que le nucléaire reste marginal, par rapport au charbon dans le mix énergétique global, est une catastrophe pour le climat, mais aussi pour l'accès à l'énergie des pays en voie de développement », assure le spécialiste. Plus abondant, mieux réparti sur le globe et donc moins cher, le thorium présente surtout pour lui l'avantage de minimiser les risques de prolifération nucléaire. « On n'avait pas besoin de thorium dans un monde bipolaire, mais les données ont chang頻, confirme Seth Grae, PDG de Thorium Power. La demande de nucléaire provient principalement aujourd'hui des pays en voie de développement, sur tous les continents. Le recours au thorium permettrait d'éviter la multiplication des sites d'enrichissement d'uranium. À l'état naturel, ce minerai radioactif présente une concentration de 0,7 % de matière fissile. Il doit être enrichi de 3 à 5 % pour être utilisé dans une centrale nucléaire, mais, à 80 %, on peut aussi en faire une bombe. Ce n'est pas le cas du combustible issu du thorium. Pour l'Agence internationale de l'énergie atomique, exiger de ses nouveaux adhérents qu'ils renoncent à enrichir l'uranium ne pourrait plus être perçu comme une atteinte à leur indépendance énergétique. Et ceux qui, comme l'Iran, ne s'y plieraient pas avoueraient de facto que leurs usines d'enrichissement ont uniquement vocation à fabriquer des bombes atomiques. En dépit des arguments politiques qui plaident en sa faveur, le futur énergétique du thorium reste semé d'embûches. D'abord parce que les spécialistes sont loin d'être unanimes. Leurs points de vue sont aussi nombreux que les métaux de la table de Mendeleïev. Ainsi, pour cet ingénieur parisien, « il est tout aussi possible de fabriquer une bombe à partir de thorium, simplement elle sera beaucoup plus lourde, et pourra donc être envoyée un peu moins loin ».Biberonnés à la filière uranium, les ingénieurs nucléaires français prennent un malin plaisir à voir les Indiens se débattre avec leurs réacteurs expérimentaux au thorium. Au Commissariat à l'énergie atomique, Henri Safa ne voit pas comment des réacteurs commerciaux pourraient fonctionner au thorium avant plusieurs dizaines d'années. « Les arguments du thorium sont faibles, parce qu'ils ne sont pas prioritaires dans la gestion du cycle nucléaire », estime-t-il. La faisabilité économique et technique ainsi que les questions de sécurité pèsent a priori plus lourd que les enjeux politiques. Un réacteur au thorium engloutirait encore plus de capitaux qu'un EPR, dont le coût théorique avoisine les 4 milliards de dollars. Question de physique. Contrairement à l'uranium, le thorium n'est pas fissile, mais fertile. C'est-à-dire qu'il ne devient fissile, et donc utilisable comme combustible dans un réacteur nucléaire, que si on le bombarde de neutrons, auquel cas il se mute en uranium 233. « Le thorium a besoin d'une allumette à neutrons, qui peut être soit de l'uranium, soit du plutonium. Mais on ne peut pas démarrer une filière nucléaire avec du thorium », résume Philippe Garderet, directeur scientifique d'Areva. L'Inde en est d'ailleurs à l'étape préindustrielle, puisqu'elle accumule actuellement de l'uranium, et a l'intention d'en produire avec des surgénérateurs, afin de pouvoir amorcer sa filière thorium d'ici à 2020. Un cheminement que les disciples de l'uranium jugent trop coûteux, puisqu'il faut un premier réacteur pour créer des neutrons, puis un autre pour exploiter la réaction en chaîne. « Si le cycle du combustible de l'uranium s'est avéré plus performant, c'est pour une bonne raison : la logique économique », estime Philippe Garderet. Et même si le thorium, une fois transformé en uranium 233, représente une excellente matière fissile pour les réacteurs à eau légère, voire la meilleure en termes d'énergie produite, il souffre de handicaps. Les rayons gamma qu'il émet nécessitent une manipulation plus complexe qu'avec l'uranium enrichi. Selon certains experts, il faudrait rajouter partout 2 mètres de béton dans les centrales nucléaires actuelles avant de pouvoir utiliser sans danger du thorium. « Faux ! » répond le dirigeant de Thorium Power, Seth Grae. Selon lui, toutes les centrales françaises pourraient être alimentées au thorium sans changement majeur, si ce n'est des calculs complexes concernant les doses de combustible. Les défenseurs du thorium disposent cependant d'un atout maître : le traitement du combustible après son utilisation. Contrairement aux déchets de l'uranium, ceux du thorium peuvent être recyclés sur place, et n'ont pas besoin d'être déplacés sur de grandes distances ? ce qu'Areva fait aujourd'hui en ramenant en France l'uranium utilisé au Japon, par exemple. De plus, la quantité de déchets ultimes du thorium est considérablement plus réduite, et leur durée de vie plus courte : leur radioactivité plonge au bout de trois cents ans, et ils deviennent inoffensifs quelques dizaines de milliers d'années avant ceux de l'uranium. De quoi amoindrir les craintes de l'opinion publique des États antinucléaire, comme l'Allemagne par exemple, ou même la Norvège, riche en thorium. Même si pour un écolo pur et dur, arbitrer entre thorium et uranium, ça reste encore choisir entre la peste et le choléra. nContrairement aux déchets de l'uranium, ceux du thorium peuvent être recyclés sur place.

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