L'analyse d'Erik Izraelewicz  : Industrie, le retour des vieilles lunes

S'il est une industrie qui, en France, se porte bien, c'est celle des rapports. La production ne souffre pas de la crise. Dernier en date, celui issu des états généraux de l'industrie, justement. Le grand brainstorming imposé par l'Élysée a de fait débouché sur un nouveau rapport, d'excellente qualité. On n'y apprend rien de bien nouveau néanmoins. Que l'industrie française conserve quelques fleurons, qu'elle décline, qu'elle a perdu en compétitivité, en parts de marché, en imagination ou en emplois, inutile de le rappeler finalement une énième fois. Juste un chiffre, néanmoins, pour se faire peur : le nombre de personnes occupées par l'industrie est tombé de 5 millions au milieu des années 1970 à moins de 3 millions aujourd'hui. Fermetures d'usines, délocalisations, plans sociaux, rachats de groupes par des étrangers : on parle de désindustrialisation. L'objectif des dirigeants politiques est de rechercher les moyens pour stopper l'hémorragie, pour mettre fin au déclin. À observer le cours des choses, on ne peut que s'inquiéter d'un retour sur ce front des vieilles lunes, trois en particulier.Une vision restrictive et nostalgique de l'industriePremière de ces trois vieilles lunes : la vision « industrialiste » de l'industrie. L'industrie, ce serait ces bonnes vieilles usines avec leurs longues chaînes de production, une activité manufacturière de masse et l'ambiance « virile » qui l'accompagne. Elle serait le coeur de l'activité économique. Ses défenseurs parlent de l'économie réelle, de la vraie économie, en opposition avec une supposée économie virtuelle, celle des services, de la finance, du monde de l'inutile. Les « industrialistes » n'expriment pas toujours aussi clairement cette analyse. C'est pourtant leur conviction profonde. Ils regrettent encore, la larme à l'oeil, les manufactures textiles de nos vallées vosgiennes, les hauts-fourneaux de notre sidérurgie lorraine ou l'absorption-disparition d'un géant de l'aluminium comme Péchiney.Cette vision de l'industrie est dommageable à la cause. Ce qu'il faut regretter, ce n'est pas que Péchiney ou Usinor aient disparu de l'Hexagone, c'est que le terreau français n'ait pas donné naissance aux entreprises industrielles d'aujourd'hui, à ces Apple, Microsoft et autres Cisco, qui font la fierté et la puissance de l'Amérique. Apple est l'exemple même de l'entreprise industrielle sans usine - tous ses produits sont assemblés en Chine. Le groupe de Steve Jobs n'en est pas moins l'un de ceux qui a le plus contribué à la création de richesses, à l'innovation et à l'emploi, aux États-Unis notamment. Bref, la défense de l'industrie ne doit pas s'en tenir à une vision restrictive et nostalgique de l'industrie. L'industrie de demain, c'est un mélange de manufacture et de bureaux d'études, de matériel et d'immatériel.L'État, le MessieSeconde lune qui transparaît dans le discours ambiant sur l'industrie : seul l'État pourra la sauver. Cette lune-là n'éclaire pas le seul territoire français. Avec la crise, l'État a partout retrouvé une réelle légitimité à intervenir dans l'industrie. L'Amérique a nationalisé une partie de son automobile, la Grande-Bretagne s'est inquiétée de voir son chocolat passer sous tutelle yankee, etc. En France, le retour du balancier est brutal. On évoque à nouveau une gestion par filière assurée par l'État, la création, après le FSI, d'une banque nationale de l'industrie, la mobilisation de l'épargne populaire en direction de l'industrie, la multiplication des guichets et des crédits d'impôt, tous plus légitimes les uns que les autres... Dans cette veine, la liste des propositions avancées dans le rapport des états généraux a tout du catalogue à la Prévert - les rapporteurs ont d'ailleurs eu la facétie d'y glisser une idée lumineuse, un « prêt vert » avantageux ! Elle n'est pas sans rappeler, par bien des aspects, certaines des idées mises en oeuvre au début des années 1980. Le déclin accéléré, à partir de cette époque, de l'industrie devrait inciter à une certaine prudence. Tout attendre de l'État n'est pas sans risque. Le succès de l'industrie allemande, si souvent mis en avant, tient davantage, outre-Rhin, au comportement des industriels et des partenaires sociaux qu'à l'intervention de l'État central. Les premiers ont su faire les bons choix. Exemple : dans l'automobile, les constructeurs allemands ont adopté la seule stratégie adaptée à leurs coûts salariaux, celle du haut de gamme et de la qualité. BMW et Mercedes peuvent produire 65 % de leurs voitures sur le territoire allemand : celles-ci peuvent être vendues à des prix élevés, correspondant à leurs coûts élevés. Les constructeurs français ont fait le mauvais choix : ayant eux aussi des coûts unitaires de production élevés, ils se sont spécialisés sur le moyen et entrée de gamme. Ils sont donc obligés de fabriquer hors de France une part plus grande de leurs voitures. Renault ne produit dans l'Hexagone que 35 % de ses automobiles. Les industriels allemands chassent ensuite en meute. Ils nouent aussi de fortes relations avec les syndicats. Volkswagen a signé, cette semaine, un accord à long terme avec IG Metall tout à fait symptomatique. À travers ce deal « win-win », les 100.000 salariés allemands de VW se voient garantir leur emploi jusqu'en 2014 au moins. Ils acceptent en contrepartie des efforts sur la productivité et une indexation d'une partie de leurs revenus sur leur performance.Préférence nationale...Troisième lune enfin : la solution nationale, voire nationaliste. Le patriotisme économique est naturellement de retour. L'erreur, là, c'est que si politique industrielle il doit y avoir, elle ne peut plus être aujourd'hui qu'à un niveau régional - celui de l'Europe pour la France. Une politique industrielle européenne peut avoir du sens - pas une politique nationale. Il n'y a pas, néanmoins, en Europe, ni parmi les chefs d'État et de gouvernement, ni dans le monde des affaires, de véritables volontés pour aller dans cette direction. Les grands projets - type Airbus - ne sont plus qu'un lointain souvenir.Les débats autour de la raffinerie de Dunkerque, des chaînes Renault de Flins ou de l'usine Philips à Dreux n'aident finalement guère à éclairer les véritables enjeux de notre industrie. C'est l'entreprise qu'il faut favoriser, plus que l'industrie. Ce n'est pas l'État-nation qui est la solution. Si politique industrielle il doit y avoir, elle ne peut être qu'européenne. Les vieilles lunes ne sont pas mortes.

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