Imaginez une jeune femme (33 ans) étrangement douée sachant écrire, danser, chanter, décontenancer, défier, jouer de la musique, briser les tabous, cogner contre la vitre de nos évidences, et vous aurez la tornade, implacable (très très) et néanmoins tendre, devant laquelle s'incline désormais le Tout-Paris-des-lettres : Blandine Rinkel. Dans son nouveau livre, qui lui donne le sentiment d'avoir « fini la phrase » - l'expression est d'elle - commencée en 2017 avec L'Abandon des prétentions, l'écrivaine s'adresse à ceux qui, comme elle, ont dû, pour rester vivants, couper avec la famille - ce mot qu'elle écrit en mangeant le m, relève-t‑elle. « On lit faille », insiste-t‑elle. Ce sera donc La Faille.
Une parole libre, abrupte, plus frontalement subjective (et pas seulement en raison de la première personne du singulier ou de ce « tu » innommé que dans une espèce d'impudeur pudique elle apostrophe on-ne-peut-plus-intimement) que celle de la narratrice de ses trois romans, lesquels déjà ne faisaient « que » cela : sonder la famille, la mère, le père, la violence, l'appartenance.
Cette fois, il n'est pas jusqu'à la forme du texte qui ne proclame son besoin de s'affranchir des normes, de créer des hybridations, de déborder du cadre, de dévier, de mettre les coudes sur la table, ainsi qu'elle l'écrit au sujet de ses phrases : La Faille n'a ni la linéarité du récit - et pourtant elle s'y raconte - ni la froideur d'un essai - et pourtant, à partir des liens qu'elle tisse entre des lectures, des films, des rencontres, des fragments de sa vie personnelle et de celle des autres, elle théorise l'existence d'un « chemin de traverse, peuplé de solitudes en réseau ».