Voilà longtemps que l'on n'avait pas croisé la beauté sous ses formes classiques. Longtemps aussi que l'on n'avait pas vu un roman restituer si adroitement nos existences dans ce qu'elles ont à la fois de prévisible et d'inattendu tout en se gardant d'en tirer un sens - ou pire, une leçon.
Si Nos soirées est un grand roman, c'est aussi par son refus du romanesque : ce livre ne compte que sur la puissance de son écriture, la sympathie qu'éveillent ses personnages et la crédibilité de leurs trajectoires pour tenir ses lecteurs. Bien sûr, il n'est pas l'œuvre d'un perdreau de l'année : couronné du Booker Prize (l'équivalent anglophone de notre Goncourt) en 2004 pour La Ligne de beauté, le Britannique Alan Hollinghurst, 71 ans, peut consacrer de six à sept ans à un roman.
Cela s'entend dès les premières phrases : « Pas de répétition ce matin, si bien que nous sommes restés au lit - j'ai préparé le thé et, assis le dos bien calé, nous avons cherché sur nos téléphones les articles consacrés à Mark. Pourquoi nous avions besoin de les lire, je ne sais pas vraiment : peut-être que le fait de connaître une personne célèbre vous inclut-il dans l'histoire, et on voudrait que celui ou celle qui la raconte en prenne vraiment la mesure et la rapporte fidèlement. Le sujet de la veille, à la fin du journal télévisé du soir, avait été sérieux mais expéditif, quarante-cinq secondes par un jeune correspondant sans connaissance directe du sujet. C'était déconcertant d'apprendre ainsi la mort d'un ami. »