Rentrée littéraire : Cécile Guilbert, Jonathan Coe, Agnès Gruda… Notre sélection de la semaine
Olivier Mony, Juliette Einhorn et Alexis Brocas

Découvrez notre sélection de la semaine du 22 septembre en cette rentrée littéraire.
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Olivier Mony, Juliette Einhorn et Alexis Brocas

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L'Inde, c'est pour Cécile Guilbert beaucoup plus que l'Inde. C'est ce qu'on découvre dans « Feux sacrés », son nouveau livre.

On connaît le mot, beau et tragique, du duc de Broglie, dont la fille adorée était morte à l'âge de 13 ans et qui, interrogé par un homme ignorant son deuil et s'enquérant de l'enfant, lui répondit : « Il me semble que ma fille est en Amérique. » Cécile Guilbert, elle, dirait sans doute qu'il lui semble désormais que ses morts sont quelque part vers les Indes. Et qu'ils l'attendent.
Longtemps elle s'est tenue éloignée de cette fascination pour des horizons et des spiritualités lointains qui était plutôt l'apanage de la génération qui l'avait précédée. Elle, avait mieux à faire en matière de sortie du troupeau. Ses 20 ans frayaient plus avec la fraternité noire des grands rebelles, Lautréamont, Rimbaud, Artaud. Les voyants plus que les initiés. Pourtant, au sein même de sa famille, une tante et un oncle lui offraient le modèle d'une fréquentation heureuse des textes sacrés et des ashrams.
Elle les observait avec une bienveillante indifférence avant de retourner vers ce qui la mouvait : Nietzsche, la tauromachie, le sexe et autres poussières d'ange... Et puis vint le temps des morts, la disparition d'étoiles adorées : d'abord un cousin, suicidé d'une balle dans la tête ; sa grand-mère, ensuite, qui fut pour elle comme une mère et dont elle accompagnera les derniers jours avec une sorte de tendresse infinie qui offre au livre parmi ses plus belles pages ; un oncle, « initié » du monde hindou, emporté par la maladie et un frère dont le corps sera découvert dans des circonstances particulièrement tragiques. Pas gai, n'est-ce pas ? Paradoxalement, si.
Tous ces « arrêts de mort » blanchotiens rapprochent Cécile Guilbert de sa vérité la plus intime, d'une sorte de présence enfin réconciliée au monde comme le feront aussi les livres (ceux qu'elle lit, ceux qu'elle écrit) et les textes donc, l'amour d'un homme, son mari et finalement la fréquentation des sages et des yogis, jusqu'au voyage à Bénarès.
Il n'est nullement nécessaire de savoir psalmodier « om mani padme hum » pour goûter la substantifique moelle de Feux sacrés, qui est une œuvre de réconciliation et de retrouvailles, d'abord de soi à soi et du lecteur à l'écrivaine aussi. Une sorte de cathédrale dévastée ouverte aux vents du savoir, du désir et de la ferveur. On peut y croire en tout et d'abord en Cécile Guilbert.
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Jonathan Coe fait du polar le genre le plus accueillant pour tailler en pièces désinformation et montée des extrêmes.

Fidèle à son art de la parodie sociale, Jonathan Coe invente ici un roman-Rubik's Cube. Changeant de genre d'un chapitre à l'autre, il nous fait croire d'abord à un dark academia, intrigue sombre dans le monde universitaire : qui a poignardé Christopher Swann, historien du mouvement conservateur, dans la chambre d'un manoir fermée de l'intérieur ? Qui est cette société secrète se réunissant dans le « cabinet fantôme » de Cambridge ?
Mais la spécialité de la victime, qui s'inquiétait du passage de la Grande-Bretagne d'une idéologie du consensus à une société dévorée par un libertarisme extrémiste, fait soupçonner un meurtre politique, Christopher ayant eu maille à partir avec Roger Wagstaff, théoricien de cette dérive.
Tel le passage secret reliant, à l'intérieur du manoir, les quatre chambres du premier étage, différents récits collaborent et se prolongent : le manuscrit de l'autobiographie de Brian, camarade qui a fait le récit de leurs années étudiantes ; Mon innocence, de l'écrivain Peter Cockerill, dont l'œuvre est une traduction littéraire du conservatisme ; un discours de Richard Wilkes, professeur de littérature spécialiste de Cockerill ; des extraits du blog de Christopher.
S'opposent, à Cambridge, tout jeunes, les êtres qui lutteront à mort quarante ans après, « prémices d'un nouveau style politique, plus brutal, plus vicieux, plus féroce ». En ces années 1980 se noue une violence dont personne ne reviendra, qui fait voler en éclats l'illusion du cosy crime. Les points de vue se ramifient. À celui d'alors répondent en miroir ceux, contradictoires, irréconciliables, d'aujourd'hui, en 2022 Liz Truss vient d'être nommée Première ministre et Christopher, encore vivant, rend visite à Joanna, qui était elle aussi à Cambridge. Celui de Richard Wilkes sur Peter Cockerill mais qui est qui exactement ? Mon innocence est-il une lettre de suicide, ou faut-il y lire une autre énigme ?
Émerge la question du nécessaire partage de la parole. D'une démocratie romanesque où on apprendrait à lire mieux - les textes, les êtres, le monde : « Toutes les vérités ne se valent pas, même si vous y croyez sincèrement. » Phyl et Rashida, les filles de Joanna et Christopher, qui sont littéralement et spirituellement « sur la même page », comme on dit en anglais, prendront le relais du récit pour raconter la suite et dévoiler la vérité - « Notre vérité, quoi » : empêcher les hommes de parler à leur place et les pervers d'inverser la culpabilité. Car comment s'y retrouver, les quatre suspects portant les mêmes initiales (R.W.) ? Le meurtre de Christopher devient l'allégorie d'un autre - un idéal égalitaire réduit en charpie.
Le grand romancier britannique délivre ici un roman-bibliothèque total, tout en traces et en indices, en manuscrits et en pieds de nez. Une traque intellectuelle facétieuse où le politique est intime et vice versa, où la clé du mystère se cache... dans un épisode de Friends.
La Québécoise Agnès Gruda suit le destin de quatre familles juives polonaises poussées à l'expatriation par le régime communiste.

Varsovie, vers l'an 52 : Janina Gutkowska, qui vient d'accoucher d'une petite Ewa, rencontre une Pola Ulman aux yeux noisette, toute récente mère d'un petit Adam. La coïncidence est trop belle : les deux femmes deviennent amies et leurs familles basculent dans cette amitié.
Car les Ulman et les Gutkowski se ressentent une communauté de destin : deux familles juives rescapées de la Shoah qui ont remplacé Dieu par Marx... Deux autres foyers viennent s'agréger à ce groupe informel : les Rotfeld, des cousins, et les Kaminski, des voisins. Mais on a beau se vouloir communiste, s'enthousiasmer pour les tribulations spatiales de Valentina Terechkova et aller prendre le soleil au bord de la mer Noire, il est impossible de rester aveugle aux tares du régime.
C'est le petit Adam qui, après avoir parlé du massacre de Katyn où est mort son grand-père, se voit réprimandé par sa prof d'histoire en des termes orwelliens (« Parfois la vérité peut bousiller un avenir »). C'est le père de Monika Ulman, qui lutta contre les nazis et que Moscou récompensa par six ans de camp. Ou, de manière plus triviale, des filets de truite censés peser 130 grammes et qui en font 40... Advient la guerre des Six-Jours : l'URSS rompt avec Israël, puis Gomulka, le chef de l'État polonais, encourage ouvertement les Juifs, rebaptisés « cosmopolites » ou « sionistes » et soupçonnés de double allégeance, à quitter le pays.
Trois de ces familles saisiront l'occasion et s'installeront aux États-Unis, en Israël, au Canada. Ils fonderont des entreprises, monteront au front dans des tanks, deviendront traducteurs, poètes, peintres... Certains renoueront avec le judaïsme dans des synagogues libérales, un d'entre eux ira se perdre ou se trouver dans le hassidisme, une autre découvrira les difficultés des amours extraconjugales en kibboutz.
Les liens entre les familles se distendront sans se briser, les histoires d'amour qui rapprochaient les enfants (et deux adultes adultères) s'étioleront... Il faut saluer la très grande ambition de ce premier roman qui fait vivre une petite foule de personnages dispersés sans jamais se disperser lui-même. C'est que la Québécoise Agnès Gruda n'est pas une débutante comme les autres : elle a 68 ans, dont trente-cinq de journalisme, et deux recueils de nouvelles derrière elle...
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C'est aussi qu'elle donne du liant par les thèmes : comment les gens s'adaptent ou non, comment ils se réinventent tout en restant eux-mêmes... De tels romans débouchent souvent sur des jungles narratives touffues. Au contraire, Agnès Gruda a choisi une écriture directe et sans fioritures qui donne à sa grande histoire les attraits d'une passionnante aventure humaine, à la fois réaliste et finalement optimiste. Bref, ce premier roman n'est pas le cri d'un écrivain nouveau-né : il a été longuement poli et réfléchi.
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